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Entretien
sur le(s) sens de la création artistique :
Julien Borzykowski
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"Vue" - Huile sur toile. 38 x
46 cm - 1998
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La
rédaction d’@xé libre a croisé l’œuvre de Julien Borzykowski
lors d’une exposition personnelle au printemps de cette année. On
pourrait le dire peintre, il se qualifie comme faisant de la peinture.
La nuance a toute son importance dans les lignes qui suivent. Il est
avant tout artiste, ne croyant pas à la division des médiums. Des
conversations nées de cette rencontre s’est dégagée la question des
influences qui étoffent son travail au quotidien. Si les notions de
sensibilité et de stimulations sont au centre des réflexions de Julien
Borzykoswki sur le croisement des disciplines, il n’envisage pas ce phénomène
comme un avatar de la conjoncture, mais une continuité de l’histoire
de la création. L’entretien qui suit est le fruit d’expériences et
d’échanges, analysés spontanément et révélateurs d’une approche
globale de la création artistique, sans les artifices d’un
cloisonnement trop commode.
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Peux-tu
exprimer un avis sur la pluridisciplinarité en partant d’un point de
vue personnel sur ton travail ?
Je
fais une chose assez simple : de la peinture. Je n’ai pas
toujours fait cela. J’ai réalisé des œuvres avec des matériaux
différents, composites, parce que je voulais casser la catégorie
qu’est la peinture. Je me rends compte avec le recul que je le faisais
de façon un peu artificielle. Lorsque j’étais devant une toile, elle
m’apparaissait comme un genre fermé, ayant déjà son histoire.
J’avais le sentiment que le tableau était fait avant de le commencer.
J’aurais pu alors m’éloigner définitivement de la peinture mais
c’est l’inverse qui s’est produit. Ce dont je suis certain
aujourd’hui, c’est que le médium peinture est assez riche, capable
de capter des éléments qui viennent d’ailleurs que de son histoire. J’ai
fait récemment des photos floues en me promenant dans la rue. Cela a
donné un ensemble de clichés faits de taches de lumière. J’ai eu
besoin d’explorer ces images qui entraient en résonance avec mon intérêt
actuel pour la nature fluide de la peinture. Spontanément, ces photos,
ces images me paraissaient contenir quelque chose du même ordre.
N’aurais-tu pas trouvé cette voie par
la peinture seule ?
J’aurais
pu la trouver, mais plus important, j’ai fait ces photos parce
qu’elles avaient un sens à ce moment précis. La vision d’une
photographie ou d’un film, des images retravaillées sur ordinateur
impulsent parfois un désir de peinture. C’est un aller retour entre
ces stimuli et la peinture. Le
plus important n’est pas la peinture, mais comment elle est nourrie. Quand
le travail se précise, des correspondances très fortes surgissent. Je
pense au piano de Schumann qui est une musique construite par des
phrases musicales commencées mais jamais finies, une sorte de masse
liquide, un océan où des choses englouties remontent à la surface. Je
cherche également cette absence de construction au sens traditionnel,
à savoir équilibrer des masses dans cet espace qu’est le rectangle
du tableau, et qui est une manière très architecturale de travailler.
Je cherche à créer des flux de manières à percevoir des mouvements,
une instabilité. Schumann s’est totalement affranchi de la structure
rigide de la forme sonate : un thème, un second thème, développement
et résolution. Au moment où tout semble émerger il bascule vers autre
chose, une nouvelle donne imprévisible au départ. C’est mon travail
qui m’a fait découvrir Schumann et cette découverte m’a permis de
progresser. C’est un système à double sens. Les deux dimensions
avancent de front, dans un état de réceptivité très fort où tout se
met à faire sens.
Quels sont les apports d’autres
pratiques en terme de création artistique ?
Je
trouve les rapports plus féconds entre artistes de disciplines différentes.
J’aime rencontrer des écrivains, des musiciens, des gens de théâtre,
des photographes parce qu’entre peintres on a tendance à focaliser
sur la technique. Il est important d’éviter l’écueil du médium.
Avec un écrivain je parle du fond, de ce qui nous mobilise et fait
qu’on est engagé dans une œuvre. Je peux rester peintre à condition
de me nourrir de tout cela. Ce sont les images dont je suis entouré qui
aboutissent à la peinture.
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Les mêmes questions de contenu reviennent-elles d’un domaine à l’autre ?
Les
questions de contenu sont très difficiles. Le contenu est un peu le
point aveugle. Faire une œuvre, c’est passer sa vie à comprendre
pourquoi on fait œuvre. Le contenu, ce sont des problèmes
existentiels, de vie et de mort, des problèmes qu’on ne peut dire
comme cela. Seule la grande proximité de deux personnes peut faire
émerger des sentiments à propos de la guerre ou de la violence par
exemple, mais chacun s’en débrouille à sa façon. Entre artistes, il
y a presque une espèce de pudeur à parler de ces réalités. Il est
parfois demandé à un artiste « sur quoi il travaille »,
comme si le contenu était clair, organisé de façon consciente. C’est
une vision un peu primaire, courante aujourd’hui. Je dis souvent que
je travaille « dans » quelque chose et non pas
« sur ». Quand le tableau est mis en rapport avec certaines
musiques, le piano de Schumann ou la musique dite minimaliste de Steve
Reich par exemple, cela peut éclairer ce que je fais. Chez Steve Reich
il existe une notion d’espace que je retrouve dans mes tableaux. Le
problème du spectateur est inverse : en face d’une œuvre, l’apport
d’autres disciplines peut induire des rapprochements, des souvenirs,
activer la mémoire, la sensibilité. C’est comme dans un spectacle
où tous les sens sont en alerte. Mettre en jeu des expériences
singulières, c’est dépasser l’origine très individuelle d’une
œuvre.
Est-ce
que ce croisement, rendant plus intelligible un travail, est l’une des
causes du développement de la pluridisciplinarité en art
contemporain ?
Cette
notion a toujours été forte dans l’art moderne. Les affinités entre
Zola et Cézanne sont tellement bien identifiées aujourd’hui qu’elles
semblent aller de soi. Il est vrai qu’il y a maintenant une explosion
des médiums : de plus en plus de texte dans la danse, de plus en
plus d’arts visuels et de scénographie dans le théâtre. Toutefois
je me méfie de la mise en avant de l’interdisciplinarité. On ne doit
pas en faire monstration.
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"Vue" - Huile sur toile. 38 x
46 cm - 1998
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Elle est assez naturelle pour ne
pas avoir besoin d’être revendiquée. Le Surréalisme et Dada ont mélangé
les genres dans tous les domaines. Finalement, ce qui caractérise ces
deux mouvements, c’est l’esprit. Le reste suit. Dada est le premier
à parler d’esprit et se fout complètement du médium. Il n’y a pas
de médium Dada, mais un esprit Dada. L’art intéressant est toujours
mû par un esprit et non par un médium. A partir de là,
l’interdisciplinarité naît de façon évidente.
Est-il
déjà arrivé de voir le cours d’un tableau totalement transformé
par un facteur extérieur ?
Quand
je travaille sur un tableau, je pars d’une idée quelque peu préconçue,
mais souvent les choses ne se passent pas comme prévu. Parfois je passe
une journée sur une toile sans que cela me satisfasse, puis dans la
dernière demi-heure, j’en efface une partie et tente autre chose.
J’observe le lendemain que cela fonctionne très bien, que j’ai mis
en place quelque chose d’important. De l’extérieur, cela apparaît
comme très impulsif mais en même temps mû par un désir. En aucun cas
il ne s’agit de hasard. Le hasard est une notion mathématique,
d’ailleurs utilisée par les surréalistes comme une quantité de
possibles.
A
quel moment arrête-t-on la réalisation d’un tableau, étape d’une
œuvre, résultat partiel d’un questionnement alimenté par des
influences multiples ?
Chose
étrange, un travail s’arrête souvent à partir du moment où il a été
vu. Tant que j’en suis le seul témoin il est flottant, il n’est
rien. Lorsque quelqu’un se retrouve en face de lui dans l’atelier,
le tableau devient beaucoup plus précis et le modifier devient alors très
difficile. Il y a une sorte de déterminisme du regard de l’autre. Car
une œuvre est faite pour circuler, elle commence à vivre, à exister
dans le regard de l’autre. La transformer ensuite, c’est casser la
relation qui a déjà eu lieu. Relation à laquelle je tiens.
Propos
recueillis par Gunther Ludwig
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Julien
Borzykowski expose ses œuvres à l’Espace Kiron, dans le cadre
de l’exposition « Léger comme l’air »,
jusqu’au
7 octobre.
Kiron
Galerie
10
rue de la Vacquerie 75011 Paris
Tel :
01 44 64 11 50
www.kiron-espace.com
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