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Avez-vous
déjà joué en Serbie ?
Oui, l’année dernière, nous avons joué à Exit festival à Novi
Sad. Ce fut une expérience très intéressante. En fait, nous
avions décidé de jouer là-bas principalement parce que cela
tombait la même semaine que la date anniversaire du massacre de
Srebenica. C’était donc une bonne occasion pour exprimer notre
opinion sur ce sujet aux personnes de l’autre côté de la
barrière.
Avant la dernière chanson, nous avons fait écouter un discours
politique serbe qui avait été prononcé environ une semaine avant
le festival. Il existe aujourd’hui un conflit énorme entre d’un
côté les serbes qui reconnaissent ce qui s’est passé et qui
veulent prendre leur responsabilité et ceux qui continuent à
tout nier. Mais le petit groupe de ceux qui admettent la réalité
de ce qui s’est passé reste silencieux. Nous avons donc décidé
de nous impliquer par rapport à cette interview en la diffusant.
Ce n’était pas comme si c’étaient des bosniaques qui parlaient
de Srebenica, cela aurait été trop agressif. Mais de cette
façon, nous les avons mis face à des gens de leur peuple parlant
de choses qu’ils ne voulaient pas entendre. En effet, ils ont
commencé à lancer des bouteilles. Dix minutes plus tôt, ils
étaient en train de danser et soudain, ils sont devenus fous,
essayant de monter sur la scène… Dix gardes de la sécurité sont
venus calmer la foule, nous avons donc joué notre dernière
chanson et sommes partis, c’est tout. Ce fut un changement
brutal, très stressant.
Bien sûr, ce ne fut pas la majorité qui s’est montré agressive.
La plupart des gens se demandaient ce qui se passait, certains
nous ont montré qu’ils approuvaient ce que nous avions fait et
ça nous a touché. D’autres, sur le devant, hurlaient et jetaient
des bouteilles.
En fait, cela illustre ce qui s’est passé en Serbie au moment de
la guerre. Il y a toujours une majorité et une minorité, une
minorité qui se montre très extrême. Ici, la minorité
représentait 50 personnes, rassemblées sur le devant, qui
jetaient des bouteilles, et derrière, il y avaient 3000
personnes qui ne réagissaient pas. Exactement comme pendant la
guerre avec d’un côté des gens qui commettent des crimes et de
l’autre ceux qui savent mais ne font rien pour que ça change.
Nous ne savions pas à quoi nous attendre en faisant ça, nous
étions conscients de l’enjeu et nous n’avons pas choisi quelque
chose d’agressif. C’étaient une façon intelligente de dire ce
que nous pensions. Mais maintenant, je n’ose imaginer ce que
nous aurions déclenché comme réaction si nous avions abordé le
sujet d’une autre façon, plus directe. C’est dur de voir ce
comportement nationaliste parmi les jeunes. On ressent de leur
part une haine immense et profonde.
Nous pensions que l’endroit était bien choisi parce que ce
festival est supposé être une ouverture sur un autre état
d’esprit, loin du nationalisme. Au début, ce festival fut crée
en réaction à Milosevic, mais de toute évidence ça ne tient pas,
la place est donnée à des DJs à la mode et rien pour la
politique. Les organisateurs ne veulent pas l’admettre et se
disent toujours engagés socialement, mais tout montre le
contraire…Ils disent qu’ils veulent marquer cette date
anniversaire de Srebenica, mais ils annulent tout ce qui y fait
référence, parce qu’ils ont trop peur de provoquer des
incidents. A mon avis, ils sont dans le faux, ils n’ont même pas
pris la parole après le festival pour dire quelque chose du
style : « nous avions l’intention de faire quelque chose mais
nous avons eu peur des conséquences alors on a laissé tomber ».
Et c’est ça le pire. On pouvait comprendre que soulever le sujet
devant 15 000 personnes, c’était prendre une grande
responsabilité. C’est absurde de faire quelque chose en sachant
qu’on provoquera inévitablement des incidents, mais rien ne vous
empêche de prendre la parole après et de défendre ses idées, de
défendre la raison pour laquelle ce festival fut crée. Si tout
ça c’est juste pour faire de l’argent, alors ce n’est même pas
la peine d’en parler…
Que pensez-vous de l’influence de la Communauté
internationale en Bosnie-Herzégovine ?
Ce n’est pas une question à laquelle on peut répondre
brièvement. Ce système a besoin de changements, en premier lieu
pour pouvoir entrer dans l’Union européenne. Ensuite il sera
nécessaire de s’interroger sur les conséquences que cela
entraînera. Il est difficile pour un petit pays comme la Bosnie
de rester en dehors de la famille européenne. Nous appartenons à
l’Europe et il est normal que nous y soyons intégré. Mais
jusqu’à présent, nous étions trop préoccupés par des problèmes
intérieurs comme la corruption et toutes ces choses qui ont
déclenché la guerre et qui ont entraîné la situation économique
actuelle, qui nous empêche d’entrer dans l’union européenne ou
de faire partie de quoi que ce soit ….
Mais nous pensons que tout le monde a sa part de responsabilité
dans la situation que connaît la Bosnie aujourd’hui et
particulièrement l’Union européenne. A cause de son rôle durant
la guerre et parce qu’aujourd’hui, ils nous demandent de changer
pour entrer dans l’Union. Mais ils sont à l’origine de tout ce
désordre politique et jusqu’à ce que nous ayons intégré l’Union,
on peut crever, ils n’en n’ont que faire. Ces gens utilisent
notre pays pour faire de l’argent et le blanchir. Peu de jeunes
pensent que la Bosnie puisse être un Etat unique avec plusieurs
nationalités. Au contraire, la plupart pensent encore : « Je
suis catholique, donc je suis croate. Je suis orthodoxe, donc je
suis serbe. Je suis musulman, donc je suis bosniaque » et c’est
la confusion totale dans leur esprit.
Le pays est divisé. Et c’est exactement ce que les Américains
voulaient. L’accord Dayton illustre l’adage “diviser pour mieux
régner”… A Mostar, la haine est toujours là entre les deux
camps. Et qu’ont-ils fait pour que les choses s’améliorent ? Ils
ont érigé une statue de Bruce Lee sensée représenter le symbole
de l’unité et du combat pour la justice. Mais on ne voit pas
bien le rapport…
Est-ce que vous ressentez une montée de l’intégrisme en
Bosnie ?
Il est possible que le nombre d’islamistes intégristes ait
augmenté. Mais il se peut que cela soit juste une ruse, une ruse
pour faire taire les musulmans et renforcer la politique
américaine afin qu’elle puisse envahir de nombreux pays en
invoquant la nécessité de combattre le terrorisme. Nous ne
pensons pas que l’islam soit si fort, c’est juste une religion
comme une autre. Et tout le reste est inventé au service de
mauvaises intentions.
L’islam en Bosnie est très modéré. Et les radicaux sont arrivés
d’Arabie saoudite pendant la guerre et maintenant, c’est toute
la communauté qui souffrent de ça. Tout est très instrumentalisé
et c’est dans un but précis qu’ils sont arrivés là où ils sont
arrivés. C’est pourquoi, nous tenons à montrer un autre visage
de la Bosnie : les musulmans bosniaques ne sont pas des
radicaux.
Vos projets maintenant ?
Nous ne savons jamais ce qui peut arriver. Nous allons continuer
à nous faire connaître autant que possible et tenter de réveiller
notre jeunesse pour pouvoir rêver avec eux d’une Bosnie unifiée.
L’engagement politique reste toujours notre priorité. Bien que
la musique soit importante, bien sûr, nous jouons depuis plus de
dix ans, c’est avant tout le côté politique qui nous mobilise et
nous espérons que l’année prochaine nous jouerons plus de
concerts à l’étranger afin de pouvoir dire aux gens comment
évolue notre pays.
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