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- On fait souvent référence au corps en matière d'architecture. Comment envisages-tu ces parallèles qui assimilent le corps à une œuvre architecturale et donc l'œuvre architecturale à un corps ? 

Je le pense beaucoup comme ça. L'œuvre architecturale, si elle est bonne, forme une entité, qui peut-être complètement cassée, déconstruite, mais qui a malgré tout une logique, et, dans cette espèce de chaos, un organisme se développe. D'ailleurs c'est valable pour l'œuvre architecturale au singulier comme pour la ville. Après, évidemment, tout dépend du style employé. Quand je parle de Beaubourg, par exemple, je m'intéresse beaucoup à sa structure, j'en parle comme d'un squelette. Mais l'architecture, la ville, c'est aussi un corps qui vieillit, et ça c'est important, parce que c'est aussi beau, c'est beau de voir comment ça peut évoluer. 

J'ai travaillé il y a quelque temps dans des ruines antiques en Grèce. Le but était de comprendre, en mouvements, à travers le fonctionnement de notre corps dans cet espace, cette construction de la culture européenne et de saisir comment elle évolue, s'exprime. C'était une expérience extrêmement riche parce qu'il y a effectivement une correspondance très forte. On voit alors comment dans tel espace la colonne vertébrale se déploie avec beaucoup d'ampleur, et comment ailleurs on a plus tendance à se fermer, à s'envelopper et à quel positionnement social/phylosophique cette manifestation physique correspond. Dans le rapport de moi à l'autre, à l'espace autre, l'architecture a beaucoup à dire. 

- Puisque l'on est dans ce registre de l'architecture et du mouvement, si tu devais réaliser un espace pour la danse ou pour le spectacle vivant, comment aborderais-tu le problème ? Plus particulièrement, dans le cas de ton projet de réhabilitation de la ménagerie de verre , quelle réflexion as-tu mené sur ces questions du corps ?

Tout d'abord, faire un espace uniquement réservé à la danse, je n'en vois pas l'intérêt. Ca existe en effet, à Lyon notamment , et c'est un très bon produit commercial. Mais en termes artistiques, je ne vois pas ce que ça peut apporter. De toute façon, tous les artistes qui travaillent le mouvement et que je juge intéressants sont des gens qui mixent des tas de choses, qui ont des influences très diverses, même si leur travail est essentiellement construit à travers le mouvement et une chorégraphie. En ce sens là, un lieu uniquement dédié à la danse représente un appauvrissement. 

Maintenant, ce que je dirais en général pour un théâtre, pour un espace consacré au spectacle vivant, c'est que de toute façon l'idée de la boite noire ou blanche, qui été énormément développé récemment, ne fonctionne pas. Je pense qu'on n'a pas intérêt aujourd'hui à créer des lieux qui soient " flexibles " ou " confortables ", apportant un maximum de capacités techniques. Ce qui est intéressant c'est d'avoir de lieux qui soient très forts, qui procurent une expérience unique, et en ce sens là des lieux où le spectateur se sent privilégié et où l'artiste aussi se sent privilégié. Et c'est à cause de cette multitude de petits sentiments d'unicité, multipliés par 500 personnes qui sont là, ou même par 100 ou 50, qu'il va pouvoir vraiment se déclencher quelque chose de fort. Et finalement, le confort technique importe peu, du moment où on est assis correctement, où il y a un minimum de lumière pour pouvoir gérer un peu ce qu'on veut faire. Mais que les gradins soient rétractables, que la scène puisse s'enfoncer, ça coûte une fortune, et je pense que vraiment on doit placer l'argent ailleurs. Mais bon, ce n'est pas évident à faire comprendre. J'en suis pourtant persuadé. Et c'est pareil pour les matériaux. Dans le cas de la ménagerie de verre, pourquoi on choisit de garder cette vieille dalle de béton qui a 150 ans, qui est tachée…, c'est évidemment pour des raisons économiques, mais c'est aussi parce qu'elle a quelque chose et que peut-être mieux vaut garder cette très faible hauteur sous plafond, mais avec cette sensation particulière. 

- A propos de sensation, dans le cadre du Centre Pompidou, tu fais découvrir à des publics variés des architectures existantes ? Insistes-tu alors particulièrement sur la nécessité d'éprouver l'espace ? Fais-tu appel à ton expérience de scénographe et de dramaturge pour faire découvrir l'architecture, à la fois visuellement et physiquement ?

Je fais en effet appel à mon expérience de dramaturge, c'est à dire de quelqu'un qui va lire et interpréter l'espace, de " urban curator " … Je pense que ça fonctionne si effectivement les gens sortent de là en se disant : ah ben oui, tiens, on a vu quelque chose, on a compris quelque chose qu'on n'aurait pas vu avant. En fait, on nous a provoqués pour nous obliger à voir. Après, le fait qu'ils comprennent un fonctionnement architectural, technique, une histoire de l'architecture…, c'est secondaire. Evidemment que j'en parle, mais ce n'est peut-être pas le centre de mon discours et ce n'est pas là-dessus que je mets le plus de poids. Il s'agit vraiment plus de situer les gens dans le contexte, de leur faire saisir ce que ça engendre, et qui n'est pas forcément ce à quoi ils pensaient avant de venir. Quand je cherche à faire découvrir la ville, le bâtiment, mon travail consiste beaucoup à provoquer le regard, en effet. Et par conséquent aussi la sensation tactile, le mouvement. 

- Finalement, tu as choisi deux directions, la danse et l'architecture, dans lesquelles la question du corps est centrale. Penses-tu qu'il y ait à l'origine de ces choix une motivation commune ? Et y a-t-il aujourd'hui de ta part une réflexion commune sur ces deux démarches ?

Je pense que la motivation, dans les deux cas, a beaucoup été de maîtriser, de construire mon environnement, mon espace, que ce soit celui qui est autour de moi ou celui qui est en moi, mon corps. Il y a un peu cette idée de prendre position sur une donnée spatiale, de chair ou d'air. Et donc de pouvoir aussi être libre par rapport à ça, de pouvoir l'exprimer, l'exaucer. 
Je suis parti de cette question du corps. Il y a 5-6 ans j'étais vraiment là dedans et c'est comme ça que les choses se sont développées ensemble. Maintenant, ça a un petit peu dérivé. C'est vrai que je parle moins du corps, peut-être tout simplement parce qu'il a été intégré, aussi dans mon geste d'architecte, dans mon geste de la main. Et je parle plus de mise en scène, de l'architecture comme d'un costume. Je pense effectivement le bâtiment comme une robe qui va créer le personnage. On pourrait presque parler de jeu d'acteur par rapport à ça. 

Je dansais depuis plus ou moins deux ans lorsque j'ai fait ( ?) mon diplôme d'architecte. Et ça a finit par un projet d'habitation dans lequel le plan de l'appartement est en fait ma signature. Après l'étude théorique s'étaient dégagées certaines formes que je voulais réutiliser pour exprimer telle ou telle sensation physique à travers le bâtiment, ou dans le déplacement à travers les bâtiments. Mais il fallait que tout cela soit mis de façon cohérente, qu'il y ait un ensemble. C'es comme ça que j'ai commencé à réfléchir à un dessin qui soit complètement intégré au niveau physique, qui d'office sera cohérent, et qui d'office aura une valeur anthropomorphique, et c'est finalement ma signature, très légèrement réajustée, qui a servi de trame pour le plan. 

- Dans cette perspective de croisements entre architecture et spectacle vivant, quels sont aujourd'hui tes projets, tes envies ?

J'ai un projet qui me tient à cœur et qui ne s'est pas fait pour l'instant, qui a pour motivation principale de générer la fête en ville. Je l'avais proposé à la ville de Lyon, pour le plan Lumière, autour du 8 décembre. Evidemment il ne s'agissait pas de créer un spectacle de plus, mais vraiment d'apporter des éléments propices au déclenchement d'un esprit de fête, ou d'inventer des scénarios autour de cette idée. Cela consistait en une espèce d'architecture informelle, la plus minimale possible, mais qui aurait généré le plus de choses possibles. C'est peut-être aussi ce que j'aime dans le spectacle vivant : la simplicité, le minimalisme qui prend une force extraordinaire sur scène. Je pense aussi que j'aime ça en réaction à un environnement qui est surchargé, à des spectacles qui peuvent parfois être surchargés, ce qui n'empêche pas que, et là encore j'aime le contraste, la sobriété va très bien avec, l'instant d'après, une scène surchargée de musique, d'images, de vidéo clips… 

Propos recueillis par Noémie Giard

 

Benoît Izard. Diplôme d'architecte 1998. Projet d'habitation : plan d'appartement.

Signature de l'architecte, utilisée comme trame pour le plan du projet d'habitation de son diplôme (1998).

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