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Sol noir sur fond noir, toutes
les photos couchent un milieu abstrait du studio qui décadre et
recadre tout de même pour stabiliser la mise des gestes et des
détails. Edouard Levé s'adonne aussi aux " cultes des images ".
Cette exposition est excellemment magnifique.
Quand on parle de fictions, on s'attache à se dédouaner de toutes
prétendues représentations, mais l'imaginaire est une pulsion
revêche qui ne se laisse pas aisément maîtriser. Je ne parle pas de
ce que certains auraient droit de décrire comme une ruée dans les
brancards. Alors l'image fait acte de présence. Edouard Levé
s'adonne aussi aux “ cultes des images ”. Mais rien de tel que de
regarder les groupes et plus encore les assemblages disparates que
peuvent réunir des rencontres et des soirées, brassage collectif pour humer
le composant des individus ensemble.
Sol noir sur fond noir, toutes les photos couchent un milieu
abstrait du studio qui décadre et recadre tout de même pour
stabiliser la mise des gestes et des détails. Contexte décharné, non
loin de là, les corps sont peut-être habillés du noir, mais ne se
fondent nullement dans la matière obscure. Le visage, les mains, et
même le corps d'une jeune femme exposé de dos à notre regard mais
visible pour le jury qui lui fait et nous fait face. Vous trinquerez
bien un verre parmi ses convives masculins et tous les verres
restent translucides dans leurs transparences. Un toast plus tard,
on transporte un corps extrêmement léger puisque ses pieds et ses
mains sont à hauteur du visage des convoyeurs. Deux femmes se font
face et un homme leur cache leurs yeux respectivement avec la paume
de ses mains, et tout cela devant un homme couché jambes écartées et
repliées devant le divan des deux protagonistes. Le silence d'un
doigt d'une femme à un de ces adorateurs pour la lettre qu'elle sort
du veston d'un autre continue cette transaction transversale des
motifs. On la déchausse avec tact. Seule la peau éclaire. Les objets sont autant énigmes dans nos mains, la boule
dans les mains d'une enfant et la torche qui illumine la réfraction.
Pourquoi pas une guitare électrique que tiendrait une égérie entre
deux autres de dos qu'on devine tout aussi égéries ? Cette même
femme déchaussée que nous avions croisée, bras croisés, fixe de son
regard l'homme plongé dans sa feuille blanche. Dessine-t-il cette
vanité squelettique d'un Yorick sur quelques livres?
Le dispositif de la galerie se fond elle-même dans le noir décor
noir, pour mettre encore la lumière sur la dramatique des gestes.
Ces photographies nous font penser aux machineries scéniques d'un
Michelangelo di Merisi, plus connu sous le nom du Caravage. Edouard
Levé nous montre merveilleusement des allégories que l'on pensait
reléguer aux antiques figurations. Il revisite même la fameuse
doctrine de l'Ut pictura poesis de la peinture classique qui se
devait de donner tableau des œuvres des grands poètes et de la
Bible. Cette dimension de ce travail est d'autant plus frappante que
notre photographe est lui-même un poète affranchi. Son dernier livre
se jouait largement de l'écriture sous la forme plastique de
l'Autoportrait (2005, Editions P.O.L). Cette exposition est
excellemment magnifique.
Dimitri
Jageneau
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Edouard Levé est né en 1965. Il a
publié ses textes aux éditions P.O.L et aux éditions Phileas
Phog. Il mène parallèlement à son activité d'écriture une
carrière de photographe. Plusieurs de ses précédentes
expositions se sont présentés dans la même galerie
Loevensbruck. Mais à la différence de cette dernière
exposition, il ne travaille plus des codes visuels
préexistants (Rugby, Pornographie, Actualités), mais conçoit
des tableaux selon son imagination. |