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La Pornographie
mise en discours


Il faut l'avouer : la pornographie a quitté la presse spécialisée, les cassettes vidéo et les salles de cinéma X et s'installe petit à petit dans l'espace publique de notre vie quotidienne. Elle se faufile de moins en moins timidement dans les rangées des kiosques et des librairies, sur le grand écran et à la télé grand public. Elle jouit de la liberté de l'expression illimitée que l'Internet propage et règne sur les fonds d'écran des ordinateurs. La pub y puise largement et depuis longtemps. L'art s'y met aussi à sa manière. Et ne pas avouer la présence (menaçante, diraient certains) du pornographique, c'est pratiquer la politique de l'autruche. Mais comment l'aborder, la pornographie ? Comment la distinguer d'un érotisme qui pousse à l'extrême ses limites ? Comment la prendre en tant que sujet de recherche ou de réflexion sans être substitué à l'un de ses destinateurs ou bien destinataires ? Les œuvres de Vik MUNIZ (chez Galerie Xippas) et celles de Julian MURPHY (au Musée de l'Erotisme) proposent deux approches bien différentes au premier abord et profondément liées sur l'essentiel. Puisqu'il s'agit de l'art et de ses discours sur la pornographie.


La série
Erotica de Vik Muniz, composée de onze photographies, interroge une certaine représentation de la sexualité. Des tableaux grand format qui mettent en gros plan l'acte sexuel. Un arrêt sur le corps démesuré. Un regard de près, de très près, sur la pénétration sexuelle dans toutes ses variantes. Les photos de Muniz, crues et provocantes, se veulent un trompe-l'œil. Les couleurs dans les nuances du rose, jaune, blanc et ocre évoquent l'aspect charnel, la touche, tout comme les empreintes dans la pâte à modeler, visibles sur l'image. Car ce sont des photos des modelages, faits par l'artiste. Une représentation photographique, donc, d'une représentation plastique d'une représentation sexuelle trouvée, paraît-il, sur le net. Et voilà que l'œil ne se trompe pas. L'immédiateté de l'identification que l'image pornographique sollicite est mise en épreuve non seulement par la démesure des images de Muniz, mais aussi par la métadiscursivité de son approche. L'imagerie sexuelle que la pornographie véhicule est, elle aussi, mise en traces. Il ne s'agit plus de montrer, mais de réfléchir, de donner une vision de la sexualité. Et les traces s'entassent. Les doigts de l'artiste malaxent la matière molle, s'y enfoncent, la manipulent. Tout comme l'imagerie sexuelle même. Les corps qui, tout au long du parcours de l'expo, se touchent, se caressent, se pénètrent, restant cependant des corps séparés, deviennent sur les photos Erotica 2, 6 et 11, regroupées à la fin, des corps entremêlés, fondants dans une pâte. Décomposés, ils ne laissent apparaître que l'image concrète du sexe masculin ou féminin. Une trace solitaire d'une certaine représentation de la sexualité. Une sorte d'origine du monde contemporaine. " La vision est avant tout une forme d'intelligence et la reconnaissance ou l'identification - une sorte de confort ", nous dit l'artiste. Alors, visionner ou se conforter, ou bien les deux - c'est à vous de choisir. 

" Your most erogenous zone is your mind ". Fort de cette connaissance, Julian Murphy se lance, lui aussi, dans la zone obscure de l'imagerie sexuelle. Un exploit remarquable, obstiné, obsédé, par lequel l'artiste procède à la transformation des objets quotidiens en fétiches. De tout objet quotidien : téléphones portables, ceintures, parapluies, aspirateurs, sécateurs, cintres, guitares électriques, couteaux suisses, pinces à linge, ustensiles ménagers… Rien n'est épargné, les structures et les représentations sociales et mentales, non plus. Il s'agit, comme chez Muniz, d'un travail sur la représentation pornographique, mais à travers le détournement en tant que procédé artistique. Le mouvement est double. Les fétiches quotidiens sont mis en érotisme, voire en pornographie, en même temps que le sexe, lui-même, la relation sexuelle, est mis en objet. A travers ce croisement, les gouaches de Julian Murphy créent un monde étrange, en faisant appel, comme chez Muniz, au trompe-l'œil. De loin, donc - rien d'extraordinaire ; de près - une ironie subtile pour compenser la toute-puissante force libidinale. Et voilà que l'œil se trompe, mais pas l'esprit. Car l'identification érotique est transcendée par un humour compensatoire qui la met en épreuve. L'art de Murphy, libidineux au premier abord, est en fait un travail politique sur le fétichisme dans toutes ses formes. Il s'attaque aux symboles culturels, tels le couteau suisse ou les poupées russes, ainsi qu'à certaines représentations artistiques et sociales. Quelques de ses œuvres font apparaître aussi la face cachée des rapports sexuels, la violence. La série de visages en forme d'œuf, qui en même temps évoquent les connotations érotiques des masques vénitiens, pénétrés par des objets qui coupent, qui transpercent, tels les clous, les épingles ou le fil de fer, véhicule une vision violente du sexe. L'art de Julian Murphy est, donc, loin d'être innocent. Plus qu'un clin d'œil, c'est une provocation ingénieuse qui engendre une multitude d'interprétations. Et la recherche artistique suit de près la richesse sémantique. Le travail sur les couleurs et sur le détail, l'approche décorative qui vient sûrement du fait que l'artiste anglais a étudié le design à Brunel College, trahissent une réflexion élaborée et presque savante. Proche à Warhol par sa démarche artistique, Murphy vise un public très large sans que son art cède à l'impératif pornographique. " Votre zone la plus érogène est votre esprit ", dit-il. Is it true ?

Dessislava Yougova

Julian Murphy expose au
Musée de l'érotisme 
72, bd de Clichy - 75009 Paris
Tél : 01 42 58 28 73
De 10h à 2h du matin tous les jours
jusqu'en septembre 2002

http://www.erotic.museum.com

 

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Vik Muniz, « Erotica »


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