|
Peux-tu
exprimer un avis sur la pluridisciplinarité en partant d’un point de
vue personnel sur ton travail ?
Je
fais une chose assez simple : de la peinture. Je n’ai pas
toujours fait cela. J’ai réalisé des œuvres avec des matériaux
différents, composites, parce que je voulais casser la catégorie
qu’est la peinture. Je me rends compte avec le recul que je le faisais
de façon un peu artificielle. Lorsque j’étais devant une toile, elle
m’apparaissait comme un genre fermé, ayant déjà son histoire.
J’avais le sentiment que le tableau était fait avant de le commencer.
J’aurais pu alors m’éloigner définitivement de la peinture mais
c’est l’inverse qui s’est produit. Ce dont je suis certain
aujourd’hui, c’est que le médium peinture est assez riche, capable
de capter des éléments qui viennent d’ailleurs que de son histoire. J’ai
fait récemment des photos floues en me promenant dans la rue. Cela a
donné un ensemble de clichés faits de taches de lumière. J’ai eu
besoin d’explorer ces images qui entraient en résonance avec mon intérêt
actuel pour la nature fluide de la peinture. Spontanément, ces photos,
ces images me paraissaient contenir quelque chose du même ordre.
N’aurais-tu pas trouvé cette voie par
la peinture seule ?
J’aurais
pu la trouver, mais plus important, j’ai fait ces photos parce
qu’elles avaient un sens à ce moment précis. La vision d’une
photographie ou d’un film, des images retravaillées sur ordinateur
impulsent parfois un désir de peinture. C’est un aller retour entre
ces stimuli et la peinture. Le
plus important n’est pas la peinture, mais comment elle est nourrie. Quand
le travail se précise, des correspondances très fortes surgissent. Je
pense au piano de Schumann qui est une musique construite par des
phrases musicales commencées mais jamais finies, une sorte de masse
liquide, un océan où des choses englouties remontent à la surface. Je
cherche également cette absence de construction au sens traditionnel,
à savoir équilibrer des masses dans cet espace qu’est le rectangle
du tableau, et qui est une manière très architecturale de travailler.
Je cherche à créer des flux de manières à percevoir des mouvements,
une instabilité. Schumann s’est totalement affranchi de la structure
rigide de la forme sonate : un thème, un second thème, développement
et résolution. Au moment où tout semble émerger il bascule vers autre
chose, une nouvelle donne imprévisible au départ. C’est mon travail
qui m’a fait découvrir Schumann et cette découverte m’a permis de
progresser. C’est un système à double sens. Les deux dimensions
avancent de front, dans un état de réceptivité très fort où tout se
met à faire sens.
Quels sont les apports d’autres
pratiques en terme de création artistique ?
Je
trouve les rapports plus féconds entre artistes de disciplines différentes.
J’aime rencontrer des écrivains, des musiciens, des gens de théâtre,
des photographes parce qu’entre peintres on a tendance à focaliser
sur la technique. Il est important d’éviter l’écueil du médium.
Avec un écrivain je parle du fond, de ce qui nous mobilise et fait
qu’on est engagé dans une œuvre. Je peux rester peintre à condition
de me nourrir de tout cela. Ce sont les images dont je suis entouré qui
aboutissent à la peinture.
|