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Combien de fois, suivant docilement le flot anodin des visiteurs, nous est-il arrivé de nous poser la question sur les motivations qui poussent certains à organiser une exposition ? Est-ce dans un but éducatif ? Didactique ? Est-ce dans le noble but de faire passer un message pédagogique ? Pour le plaisir de rassembler des collections d’ordinaire disséminées aux quatre coins du globe ? Ou bien plus prosaïquement pour faire monstrance et étalage de la culture de tel ou tel pays, civilisation ou mécène ?
Mais, il est aussi, des moments rares et précieux, où le sens conceptuel, la mise en espace d’une exposition, son parcours, se révèlent à nous presque instantanément, naturellement, sans support lexical ni dossier explicatif. Et, de ce point de vue là, l’exposition Kannibals et Vahinés est certainement une des plus belles réussites de ce début d’hiver.
Miroir, projection et psyché
Comme d’autres, le Musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie – ancien musée des colonies, fait significatif - expose, rassemble, collectionne, met en vitrine, lui aussi, les artefacts et objets traditionnels ou cultuels des cultures des pays de ces deux continents. Certes. Mais, d’où son intérêt particulier, il a surtout pour coutume de se questionner, de nous questionner, sur nos rapports passés et actuels avec ceux qui ont été colonisé par nos ascendants.
Dans Kannibals - avec un K pour la contraction mélanésienne de Kanak (mangeur d’) homme –
et Vahinés, figures emblématiques de nos fantasmes, ce ne sont pas les cultures du pacifique qui sont exposés ; c’est le regard que les européens ont porté sur eux depuis 200 ans, qui se retrouve de l’autre côté de la vitrine ! Livres, romans,
revues, collections d’images et icônes, vidéos, pellicules, microsillons 33, 45 et 78 tours… Bref, une fascinante collection pour une belle mise en scène des images qui, en Occident, ont façonné la manière de percevoir les peuples d’Océanie.
L’exposition s’articule, rigueur scientifique oblige, sur huit thématiques. Huit leitmotivs qui ont
entretenu cette imagerie populaire dont l’origine se trouve dans les illustrations et récits des grands navigateurs de la fin du XVIIIe siècle et qui, à leur manière, préfigurent les controverses de l’anthropologie naissante du XIXe : les notions de races et de progrès des sociétés.
Parmi ces thèmes, quelques-uns qui sont peut-être plus particulièrement symptomatiques de l’état d’esprit occidental… ou, plutôt, de sa psyché
collective :
Les antipodes ou la tête à l’envers
L’imagerie des antipodes – où les gens vivent à l’envers et marchent sur la tête.
«
L’Australie est aux antipodes de l’Europe, non seulement par sa position géographique, mais sous bien d’autres rapports (…) Le baromètre monte avant la pluie et lorsqu’il descend c’est un indice de beau temps. Les cygnes sont tout noirs et les aigles blancs… »
Un drame chez les Alfouroux
J noel de voyoloiosdc 1883
Le thème des antipodes, pays où les gens marchent à l’envers, est un leitmotiv particulièrement récurrent du XIXe siècle. L'atmosphère de l’époque colonialiste, (judéo) chrétienne, faite de devoirs et
de principes, ayant besoin d’une sorte de justification morale et dualiste de
sa civilisation : une face obscure, noire, et opposée à éclairer. Les missionnaires chrétiens d’alors ne manquaient jamais de rappeler que leurs ministères s’accomplissaient au milieu d’animaux sauvages à transformer en agneaux. « La lumière chasse l’ignorance ». Sur
le sujet, il convient de lire ou re-lire quelques perles : Les
robinsons suisses, les différents numéro de Cœurs vaillant
consacré à l'Océanie (1929), le récit de l'expédition Kon Tiki, retour vers l’Eden
ou encore certains romans de Jules Vernes comme Voyages extraordinaires et
Les enfants du Capitaine Grant ou encore Cannibale à genoux... |
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La vahiné, sirène, ange et gardien d’un paradis terrestre, liée à la thématique
Du voyage vers l’Eden. Douce et soumise au « bon » colonisateur, elle devient une image d’épinal qui aboutira à la pin-up du XXe siècle. Le mythe de l’amour naturel, sans péché, entraîne chacun dans le cyclone des passions sur fond de lagon turquoise. Mais attention, qu’on ne s’y trompe pas ! La vahiné peut être dangereuse : une sorte de cannibale féminin qui vous retient sur son île et vous dévore. Voici le thème
Du blanc encanaqué. Le Pacifique et ses sirènes amènent certains Européens à s’intégrer dans ce monde exotique. L’image du " décivilisé ", de marins tatoués et de naufragés devenus chefs de tribu, est constamment reprise dans les textes et les images de la littérature populaire. Le symbole de la Vahiné rejoint une autre composante fantasmatique de la psyché humaine : celle de l’Anima (part féminine chez l’homme)
Du coup, on ne peut s’empêcher d’être fasciné par l’étrange parenté entre les mythes
entremêlés de la Vahiné et du Cannibale avec ce que le psychologue Suisse
Carl Gustav Jung inscrivit sous les noms du Double – ou de l’Ombre - et de l’Anima. Deux composantes de la psyché humaine – et, comment s’en étonner, masculine
; même si on peut objecter que, quelque part, Kannibal représente la face obscure de l’Animus (la part masculine chez la femme).
Prendre conscience de ce qu'est vraiment
l'Autre et de ce qu'il exprime nous entraîne vers des chemins bien escarpés et ô combien plus ardus que de se contenter du jugement de valeur habituel : fantasmes et sentiments obscurs projetés sur autrui. Une voie malaisée, certes, mais aujourd'hui comme par le passé, particulièrement nécessaire et salutaire ! On ne peut alors que se féliciter des diverses activités destinées au jeune public qui accompagneront l'exposition pendant toute sa durée : ateliers spécialisés, lectures de contes, jeux de rôles... «
En travaillant sur les stéréotypes, les idées toutes faites, les préjugés..., il s'agira notamment de mettre en lumière les prémices du racisme. »
Une seule réserve, tout de même : le co-mécénat de la marque Bounty, est peut-être intéressant pour le MAAO, d'un point de vue financier, pour la marque d'un point de vue image et communication et finalement aussi pour le public, d'un point de vue ludique. Cependant, au-delà du jeu d'autodérision en forme de clin d'oeil auquel se livre obligeamment la marque Bounty, on peut tout de même s'interroger si l'autoréférence, couramment utilisée dans la communication et la publicité, est vraiment appropriée dans le cadre d'une exposition visant... à ouvrir l'esprit. Jongler sur les chimères obsessionnelles en se référant, finalement, à soi-même, n'est peut-être pas tout à fait la meilleure méthode pour sortir du «
Moi je pense que... donc je suis ! »
A signaler, pour terminer, qu’en même temps que l’exposition Kannibals et
Vahinés, le musée des Beaux-Arts de Chartres consacre une exposition aux sources de cette imagerie: récits de voyages souvent liés à de grandes expéditions, textes de vulgarisation (notamment dans la revue Le tour du monde), photographies scientifiques ou documentaires…
Sous le titre Kannibals et Vahinés, les sources de l’imaginaire, cette exposition présente des estampes, dessins et photographies du fonds Bouge conservés à Chartres et des documents empruntés aux Archives historiques de la Marine, au musée de l’Homme, au muséum d’Histoire naturelle du Havre, ainsi qu’à d’autres institutions et collections privées françaises.
Patrick
Herrmann
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A Lire aussi :
Kannibals et Vahinés
Par Roger Boulay
Dans ce petit livre, Roger Boulay, dans un style caustique nous fait effectuer un étonnant…et décapant voyage dans l’imagerie européenne héritée du XIX° siècle, à la découverte des peuples "sauvages" des mers du sud. On y croise bien-sûr de redoutables cannibales et d’envoûtantes Vahinés qui caractérisent chacun à sa manière, forcément brutale s’agissant du "Kannibal" ( contraction des termes Kanak-homme en langue polynésienne- et cannibale), insidieuse, s’agissant de la Vahiné, le bien et le mal, le noir et le blanc, l’ombre et la lumière…
La sortie de cet ouvrage a accompagné l’ouverture de l’exposition "Kannibals et Vahinés", conçue par Roger Boulay et produite par l’ADCK/Centre Tjibaou,
présentée au Centre culturel Tjibaou de mai en octobre 2000.
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