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Sont-ils nombreux à être lucides ?

Il y a une grande mythomanie de la rue, pleine d'histoires qui deviennent des légendes. Ces gens s'inventent des vies, la légende de leur vie, leurs bonheurs, leurs malheurs. Un homme m'avait dit : " qu'est-ce que tu veux savoir sur moi aujourd'hui ? ". Il avait dit cela parce qu'on était sur le moment présent. Le lendemain cela aurait été différent. 
La lucidité, c'est bien ce qui explique le drame de l'alcool. Je ne connais pas un type qui aille faire la manche et qui ne se saoule pas. La lucidité est dans la honte, dans la lâcheté d'avoir lâché prise ou le courage d'être parti. Je ne sais pas, je ne suis pas juge de ça.


5 ans à Paris, puis une longue période d'arrêt...

J'arrête parce que j'en ai assez, ça m'ennuie, j'ai du mal à supporter et en même temps je suis blindé, je ne vois plus les choses, je deviens cynique. Ce que je photographiais deux ans auparavant, je ne le photographie plus parce que ça ne me touche plus. Il faut donc arrêter, pour peut-être revenir.

Tu laisses passer deux ans...

Je commence un travail sur les autistes. Et puis je vais voir une grosse exposition à Paris qui s'appelle " Pauvres de nous ". Une compilation de misère sur laquelle beaucoup de photographes ont bossé. Tout ça ne sert à rien, mais je ne sais pas quoi faire d'autre. L'idée ne me vient que deux ou trois mois après ; faire des portraits flous avec de la profondeur de champ et une mise au point 30 ou 40 centimètres avant le visage, à exposer sur bâches en grand. Un dispositif très simple. Je travaille un mois avec des gens dans la rue que je connais et d'autres que je rencontre. 40 à 45 portraits sont réalisés. Les images prennent une véritable cohérence au fur et à mesure qu'elles arrivent. C'est un vrai plaisir de travail. C'est une façon d'y revenir en l'abordant d'une autre manière, pour proposer autre chose à regarder, un parti pris différent. 

Chaque projet me détruit et me reconstruit. Le temps long permet d'avoir une pensée qui se développe, penser les choses petit à petit. Cela permet de s'interroger sur la manière de rendre compte de ce que l'on photographie, comment regarder et comment se servir de ces choses pour montrer, faire comprendre. Il n'est pas sûr qu'à travailler plus rapidement, ces idées me soient venues.

La rapidité de ce dernier volet est-elle voulue ?

Oui, parce que je sais exactement ce que je veux faire. Je l'ai dans la tête, c'est construit. Tout est prêt. Quant à exposer, on verrait ensuite si j'en avais la possibilité. 

On sent pourtant une préoccupation pour des formes de monstration qui puissent renforcer le sens de ces images.

Je suis dubitatif sur la pertinence de ce travail. Comment montrer le temps qui passe, au fur et à mesure des années, et le temps suspendu où rien ne se passe. C'est tout le problème de l'image photographique en comparaison avec l'image vidéo qui suppose le défilement. Pourtant, on n'a pas d'images mentales en vidéo, mais des images mentales arrêtées. Ce ne sont pas des scènettes, mais des images arrêtées. 

La façon de montrer ce travail est donc importante pour moi. Je ne souhaite pas tout donner à voir tout de suite. C'est pour cette raison que la présentation linéaire me pose de plus en plus problème. J'aime la vertu de laisser celui qui regarde faire le travail qui est le sien, faire la part des choses. Proposer quelque chose à la réflexion, y compris le risque d'un rejet ou d'une discussion contradictoire. J'ai besoin de choses incertaines. Cela me rappelle une discussion avec Antoine d'Agata (photographe de l'agence Vu - ndlr) qui disait sa difficulté à faire des choix dans les images. Il laisse 40 ou 50 images car son choix, c'est de ne pas en faire. 

Où et comment ces images ont elles été montrées ?

Aux Rencontres Internationales de la Photographie d'Arles en 1997, des portraits flous sur bâche étaient accrochés dans la Gare SNCF, au festival Enchanté, engagé, enragé de Lambale, le mobilier urbain était recouvert d'images de gueules de SDF collées sur les bancs. En 1998, dans le cadre des Rencontres des Cultures Urbaines, de grandes images sur bâches étaient suspendues à la façade de la Halle de la Villette. A Orléans elles se sont retrouvées en haut de la façade de la Caisse Primaire d'Assurance Maladie. 

Le festival Les Pascalines m'a invité à Clermont-Ferrand en 1999. J'ai accroché les portraits flous dans une galerie ouverte de la Mairie et collé de grandes photocopies de portraits en pied et de textes sur les murs de la ville. Ce principe du collage sauvage avait été utilisé à plusieurs reprises auparavant, pour que les gens s'interrogent, réagissent sur des images d'une réalité qui leur était renvoyée de façon très directe. 

Est-ce que ce travail a été publié, notamment dans la presse ?

Une petite partie du travail a été publié une fois dans Libération : une série de huit ou neuf images dans un article consacré aux SDF. Mais c'est une erreur de penser que l'on a besoin de la presse comme relais. C'est vrai, pour faire émerger un sujet, un problème de société ou même un regard, la presse est ce qu'il y a de mieux. Pourtant, on s'aperçoit en fin de compte qu'il s'agit avant tout d'un devoir de témoignage. Comme pour le devoir de mémoire à propos de ce qui s'est passé il y a 50 ans sur la guerre, sur l'avant ou l'après génocide. C'est pour cette raison que ne pas être publié n'est pas grave. L'important, c'est le devoir d'être témoin. 

Propos recueillis par Gunther LUDWIG


 

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