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Brassaï,
PARIS DE NUIT
textes de Paul
Morand
FLAMMARION,
1987 |
L’édition originale a été publiée en 1932
regroupant 62 reproductions de photographies en héliogravure, publié par
Charles Peignot, d’Arts et Métiers graphiques et préfacé par Paul
Morand.
Après presque une année entière de discussions sur la sortie de ce
livre, Brassaï publie son premier ouvrage de photographies.
« Paris, le 5 novembre 1931
…bonne nouvelle : le plus grand éditeur d’art français a décidé de
sortir un album avec mes photos du Paris nocturne.
…pour moi c’est un grand succès puisque je décroche dès le début le
meilleur éditeur. »
Les photographies publiées sont des vues de Paris, des lieux historiques
(l’Arc de Triomphe, Notre Dame…) aux clins d’œil des Parisiens
nocturnes, tels les sans abris, les travailleurs ou encore les mondains.
Le livre offre un contraste très réussi entre la vie illuminée et le
deuil de la ville par la nuit, deux aspects que Brassaï côtoie depuis
son arrivée dans la capitale française.
Brassaï s’installe à Paris
C’est en 1924 que le jeune homme arrive de Hongrie, avec l’idée d’y
faire une carrière artistique. En effet il a suivi les cours des Beaux
Arts de Budapest, et y appris à manier le crayon et le pinceau avec
habilité. C’est donc en artiste peintre qu’il s’installe à Montparnasse,
haut lieu pictural du moment. Les correspondances avec ses parents, de
1924 à 1940 sont un outil précieux pour suivre, pas à pas, l’évolution
et l’installation de Brassaï dans sa nouvelle vie parisienne. D'abord
journaliste, Brassaï demande à des photographes, notamment à Kertész,
d'illustrer les reportages qu'il réalise. Il explore le Paris nocturne,
de Montparnasse au quartier des Halles, du canal de l'Ourcq au canal
Saint-Martin, de la place d'ltalie à Ménilmontant, du quartier des Lilas
à Belleville... Une vie passionnante et coûteuse qui l’éloigne d’une
discipline solitaire qu’est la photographie.
« Seul Paris peut être mon terrain de combat – j’en ai la conviction.
»
« Paris, mai 1924
Je Suis le premier à sentir la nécessité de vous faire parvenir le plus
de détails possible sur ma vie parisienne. »
C’est trois ans plus tard qu’il déclarera s’installer définitivement
dans Paris, « quoiqu’il arrive ». Peu à peu il devient un Parisien dans
l’âme, « en traversant Paris à l’aube, en passant par les Halles
Grouillantes, par l’un des ponts sur la Seine et par le splendide jardin
fleuri du Luxembourg. Et la cerise sur le gâteau : le troisième ou le
quatrième café au lait fraîchement arrivé, avec les croissants
croustillants, encore chauds, et avec les journaux frais du matin,
sentant bon l’encre d’imprimerie. »
Au printemps 1930, il commence à photographier « les résultats sont
encourageants » (1930).
En 1931, il rencontre Peignot, par l’intermédiaire de Lucien Vogel,
directeur du magazine VU, pour lequel Brassaï travaille, avec qui
l’ébauche d’un livre de photographies sur Paris, de nuit, s’esquisse, et
qui prendra forme en décembre 1932.
Le Paris des années 30 illustré par Brassaï
« C'est pour saisir la beauté des rues, des jardins, dans la pluie et le
brouillard, c'est pour saisir la nuit de Paris que je suis devenu
photographe ».
Il est parfaitement net, et déjà appréciable dans ses correspondances,
que Brassaï est un observateur pointu de la vie, dans ses détails, ses
individus et ses lieux, attention redoublée dans une ville où il demeure
un étranger.
« Paris, le 4 décembre 1931
Le travail est fatiguant, car je dois parcourir la ville de long en
large et flâner dans des quartiers connus et inconnus, mais je le fais
volontiers… je veux… que chaque prise soit sensationnelle. »
La vision qu’il nous offre résulte d’une exploration de la ville à trois
niveaux. La première est le Paris des formes et des ombres, qu’il a
découvert au gré de ses errances. La deuxième est le monde nocturne
qu’il a côtoyé, de bars en cabarets. Aussi, la troisième sera le Paris
des créateurs où son amitié avec Picasso et les Surréalistes lui
permettront de saisir d’intimes moments de création.
Son approche par la photographie tient de son existence romanesque qu’il
vit, déclarant dès 1926 :
« Paris, le 12 juillet 1926
Permettez moi d’être romanesque puisque je suis dans un roman jusqu’au
cou, si bien qu’il m’est impossible d’en prévoir les développements. »
Ses occupations étant tributaires de ses commandes, Brassaï s’improvise
photographe, mais n’en néglige pas pour autant l’aspect technique et
s’initie avec le plus grand sérieux.
Pas d'images à la sauvette chez lui, et pour cause, son matériel
encombrant lui interdisait ce genre de prises. Mais temps de pose
obligatoire et donc temps de réflexion. Brassaï est très attentif à
l'éclairage, qui est, dit-il, « pour le photographe ce qu'est le style
pour l'écrivain ».
Il va donc s’employer à rendre l’atmosphère de Paris, la nuit, genre
dans lequel il dira ouvrir « une voie dans ce domaine ».
La thématique de la nuit
« Une ville devient la nuit son propre décor reconstitué en carton-pâte
comme au studio.
« Les … vitrines des magasins et les cafés, … créent l’ambiance… donnent
l’effet. »
(« Technique de la photographie de nuit », Arts et Métiers Graphiques,
15)
.Brassaï a le regard perçant et lucide, ses photos de nuit seront
travaillées avec le même sérieux que s’il avait dû écrire un papier ; il
ne laisse pas au hasard ni son cadrage ni sa lumière (rappelons qu’il
arrive à Paris en tant que peintre !), il sait quel rendu la pluie ou
encore la brume donnera sur ses clichés.
« La nuit suggère, elle ne montre pas. La nuit nous trouble et nous
surprend par son étrangeté ; elle libère des forces en nous qui, le
jour, sont dominées par la raison. J’aimais les prodiges de la nuit que
la lumière contraignait à se manifester ; il n’existe pas une nuit
absolue. »
Brassaï ouvre une nouvelle voie dans la photographie, portant sa
réflexion sur une réalité que chacun a devant les yeux, le jour, et qui
mue lorsque la pénombre tombe. Cette vision attirera les Surréalistes,
pour qui pourtant il n’aura jamais d’affinités stylistiques ancrées.
« Comme le poète ressuscite les mots usés, le créateur d’images
s’attaque lui aussi à tout ce qui est devenu habituel… Surprendre avec
ce que nous avons tous les jours à satiété devant les yeux…»
Est également séduit Paul Morand qui préfaça son livre en 1932, sur
demande de Charles Peignot. Telles des comptes-rendus visuels, les
images de Brassaï traquent une poésie de l'urbain que ses amis écrivains
traduisent par des mots. (Brassaï avait pour amis Henri Miller, Léon
Paul Fargue, Raymond Queneau, qui parfois se joignaient à lui lors des
prises de vue nocturnes.)
Ainsi, il présente la nuit sous plusieurs aspects : les fêtes, les
métiers, les sans abris, les prostituées, autant de microcosmes qui, la
nuit, grouillent d’une vie secrète et cachée.
Paul Morand, quand à lui, propose une approche non sentimentaliste dans
laquelle il serait trop facile de tomber. Sa promenade nocturne se veut
observatrice des gens qui offrent un visage à la nuit, résolument
parisienne.
Réception et fortune critique
Paris de nuit, par la poésie des images, remporte le succès escompté.
Brassaï déclara :
« Dommage que la main soit plus lente et plus balourde que la pensée ! »
ce qui a dû beaucoup compté dans son intérêt pour la photographie avec
laquelle l’idée peut être instantanée.
Néanmoins, le temps de pose équivaut chez Brassaï au temps de réflexion
et de construction de ses images. Les tirant lui-même, en les
retouchant, il est tout sauf un reporter, mais un véritable artiste.
Sans trop de sentimentalisme, il a su trouver le moment où la ville, de
jour si familière, pouvait apparaître différente (« La nuit n’est pas le
négatif du jour ; les surfaces ne cessent pas d’être blanches pour
devenir noires…»), surprenante jusqu’à en devenir inquiétante.
Six ans plus tard, Peignot édite l’ouvrage de Bill Brandt, A night in
London.
L’ouvrage de Bill Brandt aborde le thème de la nuit urbaine avec une
dimension plus sociale, moins énigmatique que celle de Brassaï. De plus,
le photographe anglais s’immisce intimement dans la vie de ses
compatriotes comme le prouvent plusieurs images, scènes de vie
quotidienne (l’heure du dîner) ou encore scènes plus intimes comme
l’enfant dans son lit, le couple s’enlaçant dans la chambre à coucher ou
Un rayon de lune luit sur l’oreiller, portrait rapproché d’une jeune
femme endormie.
On retrouve cependant les mêmes portraits des travailleurs nocturnes, du
boulanger au policier, du comédien à la célèbre gouvernante anglaise, et
le même tableau des nuits animées réservées à une élite sociale.
La préface d’André Lejart est un parcours dans Londres, de nuit, comme
Morand l’a fait pour Paris, mais les photographes respectifs n’ont pas
vagabondé de la même manière. Il y a, au dessus de Paris, un nuage de
poésie et de mystère qui, sur Londres, se transforme en halot de social
et de « drame singulier qui se jouent au-delà des regards humains. »
Bill Brandt rend un hommage abouti à Brassaï dans le champ de la
photographie, mais aussi dans celui de l’imaginaire urbain, stimulé par
la nuit.
Lorraine
Karleskind
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A CONSULTER
Brandt Bill, Londres de nuit, soixante-quatre photographies, préface par
André Lejard, Paris, Arts et Métiers Graphiques, 1938
Lettres à mes parents (1920-1940), Brassaï, Gallimard, 2000
Expo : Brassaï, The Photographer of the Night
- Pékin - National Art Museum of China jusqu'au 11 juin 2006
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