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     Martin Creed et Madonna lors de la remise du Turner Prize

 

Martin Creed

Turner Prize 

Le prix de l'année 2001

Le Turner Prize se déroule chaque année en Angleterre depuis 1984 ; c’est l’une des récompenses les plus célèbres accordée aux artistes contemporains britanniques. 
Ce prix est depuis toujours extrêmement controversé, puisqu’il s’intéresse bien plus aux formes avant-gardistes de l’art contemporain qu’à ses manifestations plus conventionnelles.

 
L

a Tate Britain s’engage à exposer chaque année les artistes nominés ; il s’agit cette fois de Richard Billingham, Martin Creed, Isaac Julien et Mike Nelson.
La cérémonie d’attribution du prix s’est déroulée le 9 décembre dernier et a été retransmise en direct sur Channel 4, sponsor de l’événement. C’est la sulfureuse Madonna qui a eu l’honneur d’annoncer le lauréat – sa présence ajoutant encore à l’aspect polémique de ce prix, d’autant plus qu’elle a eu le temps de déclarer (en anglais dans le texte) : « A une époque où le politiquement correct est surévalué par rapport à l’honnêteté, je voudrais juste dire : Right on motherfucker ! ». Channel 4 n’a pas eu le temps, à son grand regret sans doute, de censurer la phrase…

Quoiqu’il en soit, le Turner Prize a été décerné à Martin Creed, dont l’œuvre exposée à la Tate Britain a déjà fait couler beaucoup d’encre. Il s’agit d’une salle complètement vide, où seule la lumière s’allume et s’éteint toutes les trente secondes, intitulée « The Lights Going On and Off ». C’est donc une œuvre qui ne pouvait que déconcerter le public mais aussi parfois les observateurs les plus avertis. Martin Creed s’est contenté d’un « Thanks very much » lors de la cérémonie, réponse minimaliste correspondant à une œuvre qui l’est au moins autant.

L’artiste est connu pour avoir auparavant exposé des boules de pâte adhésive collée aux murs, mais aussi des fragments de papiers chiffonnés. Issu de la tradition de l’art minimal et conceptuel, il travaille également avec des phrases présentées sous la forme de néons et accrochées sur certains bâtiments : ce fut le cas en 2000 sur le devant de la Tate Britain, où l’on pouvait lire « The whole world + the work = the whole world ». Cette assomption résume bien la position de l’artiste, qui réduit la valeur de l’œuvre à néant.

De ce point-de-vue, il est logique que Martin Creed choisisse d’examiner le monde tel qu’il est plutôt que de le recréer ou de tenter d’en créer un nouveau. Cet antimatérialisme rejoint bien sûr la position de l’art conceptuel qui est la sienne, selon laquelle l’idée est plus importante que l’objet créé. Il nous renvoie à la « Fontaine » de Duchamp, où le concept dépasse le faire.
Martin Creed n’aime pas devoir expliquer son travail, croyant au pouvoir du mystère, ce qui augmente l’aspect troublant, voire dérangeant de son œuvre aux yeux de certains.

Martin Creed "Work No. 127, Lights going on and off", electrical time switch 30 seconds on 30 seconds off edition of two 1995  Martin Creed Courtesy of Cabinet Martin Creed, "The whole world + the work= the whole world" 2000 Tate Britain

Martin Creed est conscient du fait que la première idée pouvant venir à l’esprit du spectateur est « N’importe qui peut le faire ». Et c’est justement cela que beaucoup lui reprochent, oubliant que l’époque du travail bien fait, de l’artisan génial, est révolue depuis belle lurette. 
Ainsi, des « Stuckists » ont manifesté lors de la cérémonie contre le fait que les peintres soient exclus du Turner Prize, affirmant dans leur manifeste que « le seul artiste qui ne court pas le risque de remporter le Turner Prize est Turner » et proposant que « le Turner Prize soit renommé Prix Duchamp pour la destruction de l’intégrité artistique ». Une artiste qui rejetait l’œuvre de Martin Creed est allée voir l’œuvre à la Tate Britain pour y lancer des œufs. Un site internet est apparu (plein d’humour cette fois-ci) pour proposer aux internautes de créer eux-même leurs œuvres « à la Martin Creed » grâce au « Creedalizer »
(www.informationwantstobefree.com/creedalizer/). 

Le débat en cours au sujet de l’œuvre de Martin Creed renvoie à un débat plus général, à savoir celui qui déchire depuis des années le milieu de l’art contemporain et crée un fossé entre ses partisans et ses détracteurs. Il est semblable aux controverses qui ont lieu en France (je ne citerais pas de noms puisque les uns et les autres sont bien connus), entre ceux qui aimeraient qu’on leur serve le sens d’une œuvre sur un plateau de préférence figuratif ou réaliste, et les autres. 
Il serait grands temps que ces débats s’amenuisent pour que l’on juge les œuvres avec plus de discernement, en allant au-delà de ces conflits qui réduisent les œuvres à de simples prétextes vis-à-vis du « pour ou contre l’art contemporain ». Et cela passe bien sur par l’ouverture du public à ces formes d’art, certes peu engageantes a priori… l’exposition des nominés du Turner Prize à la Tate Britain a sans doute au moins le mérite d’y avoir contribué.

Florence Cheval

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