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Un jour parfait pour tourner la page...

A perfect day

un film de Joana Hadjithomas
 & Khalil Joreige

 sortie national le 1er mars 2006
drame français avec Ziad Saad, Julia Kassar, Alexandra Kahwagi...

Photo © Celluloïd Dreams

   

En s'attaquant pour la première fois au cinéma industriel, Joana Hadjithomas et khalil Joreige nous livrent, avec A perfect day, un film dans lequel se fait sentir leur travail de plasticien et qui joue avec la narration pour nous proposer une expérience sensible à travers le Beyrouth d'aujourd'hui.
 
A perfect Day est un film qui parle à la fois d'ici et d'ailleurs, du banal et de l'évènement absolu qu'est la mort, d'un quotidien lié à une certaine modernité occidentale et de l'impact d'une guerre civile (celle qui a ravagé le Liban de 1976 à 1990) sur ceux qui l'ont vécue. On y suit pendant vingt quatre heures la vie de Malek, un jeune libanais. Il va dans un premier temps effectuer en compagnie de sa mère les démarches nécessaires pour faire passer son père du statut de disparu à celui de mort. On aura compris toute la perversité de cette loi. Comment se résoudre à ce meurtre symbolique ? Mais aussi la possibilité qu'elle offre de se libérer du passé.
Il faudrait plutôt dire que c'est un film qui montre plutôt qu'un film qui parle car la parole est, de fait, assez peu présente et même lorsqu'il y a parole, il y a rarement communication. A l'écran, les habitants de Beyrouth s'échangent des cigarettes en guise de relations et, dans la scène inaugurale, la mère tente de convaincre son fils de reporter une fois de plus leur rendez-vous avec l'administration, alors qu'il n'est pas encore réveillé. C'est justement là le problème, comment se défaire du passé pour pouvoir lier de nouvelles relations, comment retrouver un mode de vivre ensemble lorsqu'on est prisonnier de ses souvenirs et que le monde autour semble se précipiter à faire disparaître les stigmates de la guerre et résolu à se plonger dans une modernité occidentale frénétique ?

Cependant il n'y a dans le film aucun pathos, les réalisateurs s'attachent surtout à relever à même les corps des symptômes. Ainsi la mère et l'enfant incarnent littéralement deux réactions différentes face au traumatisme. La perte du mari a provoqué chez la mère une hypersensibilité au réel, elle guette dans chaque son, dans chaque objet le souvenir du disparu, voir même le signe de son retour. Trop sensible au monde qui l'entoure, elle ne peut s'en défaire ne serait-ce qu'un instant pour envisager l'avenir. Le fils lui souffre du syndrome d'apnée du sommeil qui le plonge dans une fatigue permanente et le pousse à s'endormir n'importe où. Ainsi il n'a prise sur rien, comme avec sa petite amie qui ne cesse de lui échapper.
Trop présent ou trop absent, deux manières d'être qui condamnent toute capacité à envisager une suite, à s'inscrire dans une histoire. Mais ce disfonctionnement des corps est peut-être aussi l'opportunité de nous ouvrir à d'autres perceptions, d'autres rythmes de vie. De fait, le film prend la forme générale d'un road-movie dans Beyrouth à la poursuite de la petite amie ou de l'ex-petite amie de Malek et s'amuse à nous envoyer sur de fausses pistes narratives, comme avec la présence énigmatique de ce pistolet qui semble annoncer la menace d'un drame qui n'aura finalement jamais lieu. Un moyen de charger les objets d'affects, de nous faire ressentir des ambiances sans passer par la parole ou la narration. La ville, personnage à part entière, apparaît, dans un vacarme général et au milieu d'un trafic incessant, comme un immense chantier en construction duquel surgit parfois le passé sous la forme d'un cadavre que l'on découvre en creusant mais qui n'arrête qu'un instant le mouvement des machines. Les réalisateurs portent même l'image jusqu'à l'abstraction. Lorsque Malek met les lentilles de sa petite amie, la caméra se fait alors le témoin de sa vision déformée, sur l'écran noir, viennent s'inscrire des taches mobiles de lumière, aux couleurs multiples.

Le film ne nous livre finalement aucun remède miracle et semble renvoyer chaque personnage à leur solitude. Cependant, l'espace d'un instant, le spectateur se sera lui ouvert à d'autres territoires sensoriels et fondu dans d'autres rythmes de vie, tout en étant constamment renvoyé à ses propres relations avec le monde. Les considérations sociologiques, psychologiques ou existentielles trouvent leur aboutissement dans l'esthétique que Joana Hadjithomas et khalil Joreige développent et atteignent une résonance bien au-delà de la situation historique décrite.
Comment tracer sa propre ligne de fuite, comment se faire un monde sans tomber dans l'amnésie et être aspiré par les automatismes de la consommation et de la technologie, comment se faire son propre corps ? C'est sans doute ce à quoi nous invite la dernière séquence, images compulsives de Malek se réveillant sur un banc et se mettant à courir sur la promenade qui longe la mer.
 
Vincent Hubert

Joana Hadjithomas et khalil Joreige sont nés en 1969 à Beyrouth. Ils travaillent ensemble à la fois comme réalisateurs de documentaires ou de fictions et comme artistes plasticiens. Ils sont régulièrement exposés à la fois dans le monde arabe et en Europe.

 

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