Mondovino, documentaire franco-américain de Jonathan Nossiter, dresse un bilan de l’industrie du vin dans le monde. Et encore une fois, c’est ma mondialisation, l’homogénéisation qui ressort comme le fléau qui va vers la perte d’une identité ancestrale et indispensable : « le terroir ».
Je m’excuse par avance auprès de Mask, grand amateur de Bordeaux, lui aussi très attaché à sa terre, et auprès de Manue, qui saura trouver dans mes propos le pourquoi de mes excuses...
L’âme du vin
Pour vous, qu’est ce que le vin ? Une vulgaire boisson alcoolisée, blanche ou rouge, accompagnant pas mal les poissons , les viandes et les desserts ? Non, le vin, c’est beaucoup plus que ça. Le vin est un art de vivre. Il va à l’encontre de notre vie moderne, trépidante, instable, impatiente. Un bon vin porte en lui tout l’amour, la passion, la patience que le viticulteur a eu à le chérir, à l’élever, et à le garder. D’abord jeune, il est fier, dur acide et fermé. On sent bien qu’il est capable de tant de choses, mais il est trop impétueux pour se laisser dompter en bouche. On ne l’approche pas facilement. Alors on attend. On ne le laisse pas traîner sous un évier ou dans un garage, où il serait soumis à des conditions climatiques trop rudes. Non, on le garde en cave, là où, à l’abris de la lumière et des variations climatiques, au calme frais et reposant de vieilles voûtes, il apprendra la douceur, il développera ses tanins, il changera de couleur, perdra ses teintes vertes de jeunesse, pour aller vers un rouge ocre, jusqu’à obtenir, dix à quinze ans plus tard, un caractère affirmé, complexe. Alors on ouvrira avec émotion cette bouteille, on la dégustera avec attention, afin de refaire connaissance avec cette vieille personne que l’on a connue dans sa jeunesse. On le félicitera pour sa longueur en bouche, sa robe clair mais profonde, ses tanins fort mais si délicats à la fois. On se dira qu’avec le temps, l’impétuosité du petit jeune s’est transformée en une sagesse noble et respectable. On reconnaîtra dans ce vin, le vigneron, qui, quinze ans plus tôt, nous avait paru si bourru et renfermé, mais qui au court de la dégustation, s’était ouvert et confié, car se sentant dans un climat de confiance. Il n’y a rien de plus important pour le vin que le temps, la patience, la passion et l’amour. Et voilà que quelques traîtres veulent changer tout cela !
L’uniformisation du vin en marche
Monsieur Michel Rolland, œnologue de renom, plus par l’empire qu’il s’est construit que par son goût affûté, déclarait, devant un public japonais lors d’un conférence à Tokyo : « Vous aimez le Pomerol. Mais du Pomerol, on peut en faire partout, même au Japon. Ce qu’il vous faut, c’est Michel Rolland. » Lui, il n’a décidément rien compris ! Il ne parle plus de terroir, mais de marque. Il ne parle plus d’identité du vin, mais du goût qu’il veut lui donner. Ce fabuleux oenologue ne serait-il pas en fait qu’un roi de l’illusion, une sorte de traître vendu à la mondialisation ? Son comportement laisse penser qu’il considère tout ce qui n’est pas Michel Rolland comme insignifiant, paysan et inculte. Ce genre d’attitudes ne pourrait-il pas à terme détruire l’âme du vin ? Quoiqu’il puisse penser et prôner, je reste convaincu qu’on ne peut pas faire du bon vin si le sol, le climat, le cépage est mauvais. Ou alors, c’est que la main de l’homme est passée derrière. Et c’est bien le cas. Michel Rolland possède un laboratoire extrêmement sophistiqué, qui lui permet de trouver comment donner tel ou tel couleur, goût à un vin. Il préconise l’usage de fût 100% chêne neuf, qui permettent d’apporter au vin un tanin boisé (soit disant de pain grillé, on croît rêver), gage de qualité. Certains verront là peut-être une parade pour masquer le goût de ses productions ! Je vais vous dire le type de vin qu’il fabrique. Et ne croyez pas que je ne parle que de quelques bouteilles. Oh non, cet homme est employé par des centaines de vignerons, tant en France qu’en Italie, Chili ou Californie. Associé au célibrissime dégustateur critique américain Robert Parker, qui note sur la seule fois de son palais les vins du monde entier. Et ce duo Parker-Rolland voudrait que ce soit ce breuvage : A peine mis en bouteille, il faut qu’il soit « enfantin, sucré en vanillé », grâce à des raisins bien mûres, les fûts de chêne neuf et la micro oxygénation, qui accélère ce que le temps devrait mettre des années à faire. On se retrouve avec un vin qui vous en met plein la vue mais qui ne reste selon moi qu’un artifice. C’est une robe irréellement colorée, une explosion de saveur sur le palais, qui disparaissent aussi vite qu’elles sont puissantes. Enthousiasmé au premier abord, on reste sur sa fin. Et ne comptez pas le faire vieillir, il ne vous resterait plus qu’un liquide inodore et fade dans votre bouteille. Les colorants se seraient déposés au fond, et il serait meilleur à la santé de boire de l’eau minérale. Où est donc passé le mystère, la patience et l’amour dont je vous parlais précédemment ? Vous vous dites : Heureusement, nous sommes protégés en France de telles pratiques, ceci n’est certainement vrai que pour les nouveaux vins Californiens. Détrompez vous, la trahison vient de France...
La trahison des Bordelais.
A priori, je n’ai absolument rien contre le vin de Bordeaux. Ils ont la renommée d’être d’excellents vins, je le crois. J’ai juste du mal à les déguster, car mon palais a été éduqué au Bourgogne. Mais ce qu’ils sont devenus me navre. Ils sont devenus esclaves de la mondialisation, au sens où ils s’attachent plus à la note que leur donnera un ce Robert Parker, que du terroir dont leur vin est à l’origine. Perdu l’identité du vin, il faut qu’il soit de la marque Rolland, approuvé par Parker. Tant pis si le Pomerol ressemble à un Pauillac, tant pis si le Pauillac ressemble à un St Emilion, qui finalement ne ressemble à rien de bien réel. Ce qui compte, c’est que Rolland l’est oxygéné, et que Parker le trouve bon. Les bordelais se sont littéralement vendus à la suprématie du marketing. Et Mouton Rothschild en premier lieu, pas peu fier d’être un prestigieux partenaire d’Opus One, le géant américain de la Napa Valley californienne. Ne parlez pas poésie et délicatesse avec eux, ils vous répondront « french wine », « flying wine maker », « fashion victims » et autres expressions ridiculeusement américaine. Ne cherchez pas la patience, on vous répondra oxygénation. Ne cherchez plus l’amour, on vous parlera d’argent. Voilà ce qu’est devenu selon moi le vignoble bordelais dans sa majorité. On se vante du nom prestigieux de son château, plus en tant que marque qu’en qualité du terroir. On ne jure que par la note. On va tenter d’enlever les « défauts » du vin, alors que ce sont ces mêmes défauts qui lui donnent son originalité. Quelle déception, que cette évolution est navrante ! Heureusement, le vignoble Bourguignon, peut être à cause d’une plus petite taille, du côté plus modeste des gens (nous n’avons pas de châteaux, mais de simple clos), semble encore préservé de cette catastrophique manipulation. Mais pour combien de temps ?
Et le film me direz vous ? Allez le voir, faites vous votre opinion, et quand vous serez excédés par les propos scandaleux de Michel Rolland, raccrochez vous aux moments de joies et de plaisir de la vie que nous donnent quelques amoureux de la vigne.