Rêves de rond-de-cuir
Stéphane arrive du Mexique en taxi, et un peu dans la Lune. Le jeune homme souffre
depuis sa jeunesse de "phases d’inversion" : il confond le rêve et la
réalité. Ce qui colle finalement pas si mal avec son âme d’artiste et
ses ambitions d’inventeur. Mais — hélas — nettement moins avec le nouvel
emploi de "maquettiste pour calendriers promotionnels" que sa mère lui
trouve afin de le faire rentrer à Paris. Vous ne savez pas ce que c’est
qu’un "maquettiste pour calendriers promotionnels" ? Rassurez vous, lui
non plus, et du reste il ne veut pas savoir.
Un boulot minable, trois collègues du même tonneau et un patron à
l’ouverture artistique digne d’un bureau de poste un quinze août, ça
fait cinq bonnes raisons de rêver sa vie plutôt que de se fatiguer à
la vivre. Mais Stéphane a aussi une voisine. Et sa voisine a une bonne
copine. Jolies toutes les deux. Comme dans toute bonne comédie
romantique, il tombe amoureux d’une entre elles (je vous laisse l’immense
surprise), qui traverse — comble de l’originalité — le mur mitoyen de
leurs appartements à coups de perceuse. (Les personnes ayant déjà
vu ce gag dans douze mille autres romances sont priées de
rester dans la salle : c’est certainement le seul déjà-vu du film qui ne soit pas fait exprès).
Et qu’en fait il, de sa dulcinée, un peu bricoleuse, un peu à l’ouest, un peu comme lui, en somme ? Il en rêve, pardi.
Monsieur rêve
Beaucoup. Tout le temps. Comme dans nos vrais rêves à vous et à moi :
en mélangeant ses fantasmes, ses journées de travail, ses peurs
d’enfant et ses traumas d’adulte. Comme Michel Gondry passe par là, il
rêve en Cinémascope et en 20 images par secondes, à la Harryhausen. Il
déguise Alain Chabat en contrebassiste (ou en ours polaire, je sais
plus bien), subit les assauts de son électroménager avant de
reconstruire Paris d’un manière toute ... hygiénique. Et songe à sa
belle, hélas beaucoup plus facile à conquérir en pensées (où le boulot
est déjà bien avancé) que dans la vie réelle. “C’est ça, le problème
des rêves : c’est que c’est fait pour être rêvé.” Pas pour se
réaliser, comme disait le gros drôle transalpin.
Le rêve. Parlons en alors que je suis à peine remis d’une grasse
matinée post-cuite riche en rebondissements oniriques (et seulement
oniriques, hélas). Je ne sais pas pour vous, mais je rêve souvent
en "poupées russes" (et des fois y’a Kelly Reilly dans mes rêves, mais
ça vous regarde pas). C’est à dire que je rêve que je réveille après
avoir rêvé que je me réveillais au sortir d’un rêve étrange au bout
duquel je me réveillais ... etc, etc. Le genre de mécanismes
habilement utilisés dans les bons Freddy Krueger pour enrichir les
ayants-droit du Lexomil. C’est en partie avec ce genre d’effets que
Michel Gondry narre la douce folie qui attaque son héros. Mais sans
en abuser — on est pas dans Mulholland Drive, et il est possible que
vous compreniez ce qui passe en moins de douze mille visionages
(enfin, ne vous privez pas quand même). Voyez néanmoins le film en
groupe, pour profiter des désaccords sur certaines scènes autour
de la brûlante question : "il dort là ou bien .... ?". J’ai dis
certaines. Pour beaucoup de scènes, le doute ne sera pas permis, grâce
à la magie effets spéciaux du kinématographe des frères Lumière.
Y’en a qu’on tous les trucages !
Les effets visuels sont fait à l’ancienne. On est plus près de
l’atelier découpage de maternelle que d’Industrial Light & Magic. La
pellicule empeste la colle Cleopatra de notre enfance, les costumes de
pirates cousus à la main et les décors de théâtre peints aux doigts de
pieds. Il a été suffisamment répété que Gondry est fan de Melies pour
ne le rappeler qu’au détour d’une citation parfaitement
hypocrite. Collages, Bricolages et Image par Image sont les trois ou
quatre mamelles de l’univers onirique de Stéphane. Stéphane a peut être les fils qui se touchent ; son pays des merveilles, lui, à a les fils qui dépassent. Qu’il est beau le
monde sans ordinateur où l’on ne normalise pas l’imagination à grands
coup de lancer de rayon et autres courbes de Beziers semi-elliptiques
...
Notre génération a de la chance : nous avons profité dans notre
enfance des dernières saillies de l’effet spécial d’atelier (ou alors
je suis le seul à avoir chialé devant Dark Crystal et l’Histoire sans
fin), puis nous avons écarquillé les yeux devant les balbutiements du
Numérique (Jurassic Parc et autres), poussés des soupirs impressionnés
devant le premier Matrix (et des soupirs vachement moins impressionnés
devant les douze mille suites et / ou copies), et maintenant nous
sommes prêts à re-faire le tour à l’envers. George Lucas commet la
Guerre des Étoiles à grands renforts de Sillicon Graphics, et les
maquettes en carton-pâte des années soixante-dix nous parraissent
soudainement plus convaincantes que Jar Jar Bings. Jackson mets en
image une histoire de trolls attaqués par des armées de lutin
informatique à l’intelligence artificielle, et le trucage le plus
impressionnant reste les yeux d’Elijah Wood. Gondry nous plonge
dans un cerveau de dormeur avec trois bouts de ficelles, et deux
paquets de bonbons, et c’est quand même nettement plus joli qu’une
IRM.
Welcome to the real world
Comme il faut bien alimenter ses songes, on pensera à admirer
très fort les héroïnes, à hurler de rire devant la prestation d’Alain
Chabat (faudra le lui donner, son prix d’interprétation, avant qu’il
ne devienne alcoolique comme tous les autres rigolos), à aller voir ce
film en VO pour profiter de l’accent anglais de tout ce petit monde.
Et à se coucher tôt ce soir pour bien rêver cette nuit. A moins que je ne soit en train de dormir ...
Pincez moi.
Aie.
Merci.