DE BEAUX
LENDEMAINS
un drame de Atom Egoyan
sortie nationale 1997
avec Ian Holm, Sarah Polley,...
La beauté époustouflante des paysages enneigés canadiens au service d'une
histoire bouleversante et cruelle. Un magnifique film signé Atom Egoyan,
primé à Cannes en 1997.
D
e beaux
lendemains, dans un autre lieu. C'est ce dont rêve la population
d'un village du grand nord Canadien, après le tragique accident survenu un jour
de classe ordinaire. La disparition de la quasi-totalité des enfants scolarisés
lors du ramassage scolaire matinal a plongé chacun dans une autre temporalité,
faite de mélancolie dans la froideur ouatée des montagnes enneigées. Ceci
jusqu'à l'arrivée d'un avocat attiré par l'affaire, et qui entend, pour oublier
un temps ses propres démons, raviver ceux de ce qui était une communauté unie
quelques mois auparavant.
Grand Prix (entre autres) du Festival de Cannes en 1997, ce film du
réalisateur canadien Atom Egoyan a marqué la Croisette pour le drame extrême qu'il représente mais
surtout pour son traitement subtil et stylisé. Adapté du roman de Russell Banks
(The sweet hereafter, sorti en 1991), De
beaux lendemains
affiche un détournement total du drame classique par le traitement étonnant du
récit, du filmage et des personnages.
La construction du film a en effet déconcerté certains de par son éclatement
total. Perdu dans un rythme à la fois lent et précis, qui ne laisse pas de place
à l'ennui, le spectateur voit des fragments d'une reconstitution difficile des
évènements par les différents témoins. Aucune indication tape-à-l'œil pour aider
à souder les éléments épars, autres que des éléments du décor (un calendrier qui
change de date à l'arrière plan…) ou des costumes (la minerve de Dolorès, la
conductrice du car indique une proximité temporelle de l'accident). Le nombre
des personnages, ou des personnes citées, détermine à la fois l'immense étendue
des dégâts sur la population ainsi que l'impossibilité de traiter les maux de
chacun.
Tourné en Scope, le film profite des paysages fantastiques environnants asseoir
une ambiance éblouissante avant le drame, écrasante après celui-ci. La caméra
virevoltante des prises de vues aériennes ou l'agitation vivante des enfants
dans le bus se détourne plusieurs fois du virage meurtrier, préservant le
spectateur de l'horreur totale mais pas d'un certain désir voyeuriste.
Celui-ci sera assouvi cependant assez rapidement avec le témoignage de Billy
Ansel (Bruce Greenwood), père de deux des victimes, ancrant cependant la caméra
au sol : l'élévation jusqu'ici de mise est abandonnée subitement. La scène est
glaçante : en un contre-champ, le bus a disparu, sortant de la route à cause du
verglas. Puis il reparaît, des mètres plus bas, glissant sur une étendue d'une
blancheur virginale impressionnante. Qu'on entend se fissurer pour mieux
engloutir le bus et les hurlements des enfants pris au piège. On aura pourtant
été prévenus au début du film par l'épave du car enrubanné par les cordons de
police, bouchant l'espace visuel de la caméra malgré le format extra large
choisi par Egoyan. Le
Scope marque donc l'horreur par l'horizontalité imposée par la mort. Le bus,
comme les victimes allongées les unes à côté des autres, dans la neige, lors de
la reconnaissance des corps par leurs proches. Ce procédé extrêmement utilisé
lors de l'âge d'or du Scope (le Western…) et dans les road movies (le corps d'Al
Pacino immobile sur une civière dans le sublime Scarecrow
de Jerry Schatzberg…) joue sur l'impact provoqué par la confrontation entre un
choix esthétique favorisant l'immensité d'un décor et son opposé complémentaire
(une vie qui s'éteint), comme un oxymore cinématographique.
Cette poésie ressort dans le récit même, chaque choix esthétique s'appliquant
à adapter la légende allemande Le joueur de flûte de Hamelin à la
bourgade canadienne. Ce conte, que raconte la " future rescapée " Nicole (Sarah
Polley, encore jeune et déjà grande) à deux " futures victimes " métaphorise la
totalité des évènements qui vont avoir lieu.
Pour ceux qui ne le sauraient pas, le Joueur de flûte a été appelé par les
habitants de Hamelin au début du XIIIème siècle afin de débarrasser la ville des
rats qui l'infestent. Assuré d'une forte récompense, celui-ci dégaine sa flûte
et attire les animaux dans les montagnes. Mais lorsqu'il revient, on lui refuse
sa paye. Sa vengeance sera terrible, puisque pour punir les villageois, il va
attirer la totalité des enfants avec lui dans la montagne, leur promettant une
vie meilleure. La totalité ? Non, puisque l'un d'entre eux, " boitant bas ",
n'est pas assez rapide. Sa vie se focalisera alors sur le regret de ne pas être
dans cet autre monde merveilleux, avec ses amis.
Le rapport premier du conte avec l'intrigue du film est évident : tous les
enfants disparaissent, laissant derrière eux la jeune Nicole, paralysée depuis.
Mais il ne s'arrête pas là, le schéma se répétant sans fin sur toutes les
trajectoires des habitants du village.
La figure du joueur de flûte apparaît sous différents " visages " : le bus donc,
mais aussi l'avocat, joué par Ian Holm, dont la vie détruite à la vue de ce que
devient sa fille toxicomane ne tient plus que grâce à la colère. Un héros auquel
on ne peut s'attacher, tellement antipathique et mauvais qu'on désire sa
faillite totale. Il va s'attacher à développer un sentiment de haine entre les
villageois, les entraînant dans des procès pour la responsabilité de l'accident.
Même les plus réticents cèderont et le suivront, les menant droit à la perte.
Tous ? Non. Encore une fois, l'un d'eux sera distancé : Billy Ansel, refusant
qu'on négocie la perte de ses enfants avec de l'argent.
Ensuite, Dolorès, chauffeur de bus de profession. En quelque sorte, c'est elle
qui a emmené les enfants à la mort, les attirant au pied de la montage, sur le
lac gelé.
On le retrouve encore chez le père de Nicole, dans une version plus noire encore
du conte. Pédophile, il fait croire à sa fille à une relation amoureuse
privilégiée.
Enfin, Nicole elle-même endosse ce costume, mais cette fois-ci dans une
entreprise salutaire, partant néanmoins d'un sentiment de vengeance (contre son
père, dont elle comprend la déviance ; contre ses deux parents, attirés par
l'appât du gain qu'engendrerait une victoire au procès). En prenant l'initiative
de plomber toute chance de succès au procès elle entraîne avec elle tout ceux
qui espéraient le contraire.
C'est d'ailleurs sur sa voix que se conclue le film, alors qu'elle prolonge
la fin du conte, sur une musique envoûtante jouée à la flûte. En affirmant que
vivre n'est plus à l'ordre du jour pour aucun d'entre eux (ceux qui sont restés,
ou ceux qui sont partis pour tenter d'oublier), bloqués dans ce monde, rêvant de
beaux
lendemains, dans un autre lieu.
Camille de Rouville