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TROIS COULEURS
BLEU

de Krzysztof Kieslowski, 1993

DVD 2005
comédie dramatique franco-helvetico-polonaise
 avec Juliette Binoche, Benoît Régent, Florence Pernel,...

   

Bleu, de Kieslowski est une œuvre dense, propre au recueillement. De la mort à la vie, en passant par la latence de l'après-mort, ou à la sérénité conférée par l'acte de pardonner, il questionne des moments cruciaux (naissance, mort...), dans leur instantanéité, leur prolongation, et leur banalité. Actrice illuminée, animée, Juliette Binoche en est l'interprète principale, rôle pour lequel elle obtînt le Grand prix d'interprétation du festival de Venise et le César de la Meilleure actrice.
 

Une trame symphonique
Le mari de Julie, considéré comme l'un des plus grands compositeurs de son temps, et leur fillette meurent tragiquement dans un accident de voiture. Julie survit. Outre sa propre reconstruction, Julie entreprend la composition du Concerto pour l'Europe, laissé inachevé par son époux, et commandé par le Conseil de l'Europe, pour être joué simultanément par 12 orchestres symphoniques.

L'univers de l'après-mort
Kieslowski, nous fait pénétrer dans l'univers de l'après, l'après-mort. Que se passe-t-il quand l'on perd les êtres les plus chers? A chacun sa cure, son remède, ses rituels.
Quand Julie (Juliette Binoche) se réveille à l'hôpital, le médecin lui annonce d'emblée le décès de son mari et de leur fillette. Ses premières actions liquident, effacent les traces de son passé heureux, pour couper les ponts : vendre la maison, jeter les partitions du Concerto pour l'Europe en sa possession, et les autres. Faire table rase du passé, comme si elle n'avait plus le droit à ses souvenirs, et aux restes de ce bonheur perdu, car coupable d'être survivante, et vivante. Mais elle prend un autre appartement, et continue à vivre.

L'eau de la naissance
Dès qu'elle le peut, Julie nage, seule, dans une grande piscine bleue. Ces 4 séquences montrent sa condition physique et psychologique. Juste après l'accident, elle nage sur le dos, lentement, comme pour se laisser aller. Dans les scènes suivantes, elle nage avec plus en plus de force, de puissance et de vitesse. Dans ce rapport simple avec elle-même, qui demande efforts, discipline et constance, plongée entre deux éléments (air et eau), en suspension, ou en action, Julie reprend la marche de la vie, et d'une certaine manière ré-accouche d'elle-même.

La fin du premier cercle du sens
Les deux visites à sa mère, qui perd la mémoire, marquent l'évolution psychologique de Julie, et son nouveau départ.
Lors de sa première visite, elles se parlent, mais sa mère croît parler à une autre, et Julie réalise que sa mère ne peut plus s'adresser à elle, et qu'elle oublie discuter avec sa fille.
Julie espérait encore trouver le dialogue avec un des êtres chers, du tout premier cercle, les plus essentiels. Mais sa mère se dérobe à elle, et Julie sait à ce moment qu'elle n'a plus d'ascendants, ni de descendance.
Lors de la seconde et dernière visite, Julie ne fait plus que regarder sa mère, et accepte cette coupure, cette séparation. Elle prend acte des faits, et ne s'obstine plus à vouloir communiquer avec cette mère qui n'a plus de mémoire. Et pour qui elle n'existe plus.

Le renouveau
Parallèlement, alors qu'elle n'existe plus guère que pour elle-même, dans cette seule volonté de demeurer, de respirer, un compositeur, la cherche car il l'aime. C'était un collègue de son mari défunt. Elle se donne à lui une première fois, sur un simple matelas, car la maison, sa maison a été vidée de tout, et il ne reste que le matelas. Dans ce dénuement, il y a une détresse suggérée, et juste le besoin pour Julie de faire l'amour. D'ailleurs, dans son esprit, cela ne va pas plus loin, car elle congédie son amant d'un soir, de manière froide et neutre. Même si lui, parle d'amour.
La seconde fois, elle demande à Olivier si il l'aime toujours, et quand il lui répond oui, c'est elle qui décide de le rejoindre chez lui. Au-delà, Julie n'est plus seule et ainsi repart vers la création d'un premier cercle.

L'exil intérieur du deuil
Kieslowski nous livre une lecture du temps du deuil, de ce recueillement et de la recherche que celui-ci peut porter. Julie, délivrée des soucis matériels, vit le rythme particulier de cette période de deuil, ou plutôt de l'après-mort, entre flottement, abandon, tristesse, mélancolie, douleur, et espoir de la renaissance. Le temps du deuil vécu par Julie est universel, expérience commune à chaque être humain, à un moment de sa vie. La civilisation est liée à ce passage, à la manière dont ces moments sont traités, et à la valeur qu'on leur donne, et donc au temps et à l'attention qu'on leur accorde. Kieslowski construit son film sur ce vecteur narratif, comme signe d'un message humaniste, à l'opposé du matérialisme et de l'urgence actuels.
La force de Julie est suggérée par son esprit de décision, et sa capacité à faire, à s'accrocher à ces actes triviaux, vides de sens un premier instant, puis de nouveau, témoignages d'une vie et d'une volonté intérieure.

La belle et la strip-teaseuse
Une voisine demande à Julie de signer une pétition pour expulser une locataire qui reçoit des hommes,mais Julie s'y refuse. Elles deviennent amies. Cette amitié va jouer un double rôle dans la renaissance de Julie. Tout d'abord, la prostituée, en parlant de faire l'amour, lui déclare que "tout le monde aime ça ". Enfin, et c'est une clé décisive, en rendant visite à son amie, qui travaille dans un peep-show, Julie va apprendre, par hasard, que son mari avait une autre femme dans sa vie.
C'est un jeu de piste inversé, qui permet à Julie de connaître ces faits : Olivier a sauvé une chemise où se trouvaient les photos du mari avec sa maîtresse, et il les montre lors du journal télévisé que Julie entrevoit lors de sa venue dans le peep-show. Julie aurait voulu détruire cette chemise, sans en connaître le contenu.

Les partitions vitales
Les deux séquences dans lesquelles les partitions et les écrans des moniteurs cardiaques sont filmés en gros plan dynamique reprennent le parallèle de La double vie de Véronique (avec un électrocardiogramme et des partitions qui pourraient presque se confondre). Le premier parallèle, le plus évident, entre vie et musique; le second moins explicite, entre le souffle et le rythme. Alors que les moniteurs cardiaques signent l'extinction du souffle de la vie, la séquence des plans filmés en très gros plan signe au contraire la renaissance du rythme et du souffle de la vie, vers lesquels Julie se dirige désormais.

Les poings contre le mur
Ces deux séquences rejoignent une autre séquence, filmée avec le même type d'angle, de rythme et de cheminement : Julie marche, très vite, le long d'un mur en râpant son poing contre, et le fait saigner. Intérioriser sa douleur physique pour extérioriser sa douleur morale, en un acte symbolique lié au sang, au sacrifice, telle une marche sacrificielle qui permet la renaissance.

Le don et la continuité
Rencontrant l'amie de son époux, Julie apprend qu'il l'aimait, et qu'elle attend un enfant de lui. Elle lui donne alors la propriété qu'elle souhaitait vendre, et repart vers Olivier pour faire l'amour et achever avec lui le Concerto pour l'Europe. Puis apparaît l'image par échographie de l'enfant à naître. Et ce dernier plan, le visage de Julie, dans la pénombre, qui entend le Concerto dans son esprit, sans une parole, et se souvient du passé. Et des êtres chers.
 
Gérard-Alexandre Sanchez

 

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