Cassavetes ou la spontanéité filmée
Coffret 5 films, Ocean Films
Shadows, Faces, Une femme sous influence, Le meurtre d'un bookmaker
chinois, Opening Night
Voir ou revoir les films de John Cassavetes est une expérience aussi éprouvante que passionnante.
Le coffret DVD édité par Ocean Films invite à redécouvrir cinq de ses films qui ont révolutionné le cinéma moderne.
J
ohn Cassavetes, est un vrai indépendant, ni
hollywoodien ni underground. Son œuvre si singulière nous convie à sortir de
notre passivité de spectateur pour vivre pleinement les films. Comme Orson
Welles, Cassavetes est un docteur Jekyll and Mr Hyde du cinéma américain : il se
sert de son salaire d'acteur hollywoodien (Les douze salopards,
Rosermary's
baby) pour financer ses productions personnelles et écrire, tourner et monter
sans contrainte avec les amis et la famille. Cette aventure a débuté avec son
atelier théâtral de New York, le Variety Arts Studio qu'il fonde en 1956 avec
Bert Lane. C'est là qu'a germé l'idée de Shadows (1959), sa première œuvre,
nouvelle vague avant l'heure. Fruit du travail collectif engagé avec ses acteurs
(Ben Carruthers, Lelia Goldoni, Hugh Hurd ou encore Anthony Ray), ce film est
financé par une souscription lancée par Cassavetes aux auditeurs d'une émission
de radio. Comme l'affirme le carton final du film, il s'agit d'une totale
improvisation répondant au free jazz de la bande originale interprétée par
Charles Mingus. Même si la version présentée sur le DVD est en réalité la
deuxième que John Cassavetes réalise avec l'ajout de passages scénarisés, la
veine libertaire du film invite à partager une expérience touchante entre cinéma
vérité et commedia dell'arte. C'est un fertile dilettantisme, d'après
Geoff King
(1), où les réflexions identitaires des personnages sont exprimées par le
burlesque. Dans le New-York bohème de la fin des années 50, deux frères et une
sœur vivent ensemble leur insouciance mais aussi leurs préoccupations, surtout
quand le petit ami blanc de la cadette se rend compte qu'elle est issue d'une
famille noire (malgré sa peau claire). John Cassavetes, alors que la ségrégation
est toujours en vigueur aux Etats-Unis, s'attarde sur un sujet crucial et
polémique avec subtilité. Sa médiation sur l'intégration est introduite dans la
narration de manière naturelle sans tension dramatique. Filmer les faits avec
spontanéité mais aussi légèreté vaut bien plus qu'un long discours.
La dédramatisation de l'action est aussi le mécanisme narratif du
Meurtre d'un bookmaker chinois (1976) où les gangsters sont décrits comme des bouffons
davantage tourmentés par leurs soucis quotidiens que par les actions sanglantes
qu'ils doivent commettre. Ainsi lorsque Cosmo, le héros désabusé et indéterminé,
doit tuer le fameux bookmaker chinois, il a l'audace quelques minutes avant le
crime de prendre des nouvelles du spectacle qui en train de se jouer dans son
cabaret. Dans ce film aux apparences d'un thriller, le réalisateur prend le
contre pied du cinéma mainstream en rompant les codes d'un genre avec une
certaine désinvolture et beaucoup d'ironie.
L'ambition du cinéaste est d'imaginer un autre réalisme. Ce besoin est également la matrice de
Faces (1968), quatrième long métrage de John Cassavetes après deux expériences
hollywoodiennes peu convaincantes. A partir d'un canevas banal, celui d'un
double adultère commis par un couple de la bourgeoisie californienne dans un
espace temps réduit à trente-six heures, le cinéaste livre une œuvre hypnotique
guidée par les éléments essentiels d'une cinématographie au service du fait
humain et non du fait esthétique : les acteurs. Faces est une des mises en
pratique les plus impressionnantes de la méthode cassavetienne où la spontanéité
des comédiens prime dans le but de libérer leurs personnages des émotions qu'ils
enferment. Chaque geste, chaque regard est improvisé, pourtant le scénario de
l'auteur Cassavetes est très précis. Il accepte néanmoins d'être perfectible au
gré des réactions incontrôlées des personnages, saisies par une caméra
totalement dévouée aux acteurs et se moquant aisément des conventions
techniques. Comme les gros plans incessants et les flous sur les visages, ces "
faces " cicatrisées par l'âpreté des rapports humains, les images sonores sont
déroutantes. En particulier les rires des personnages, échappatoires au mal-être
du microcosme bourgeois et adultère. Ces rires laissent le spectateur dans une
position inconfortable en l'invitant à prendre part à un drame carnavalesque. Il
s'agit en effet de dépouiller les hommes et les femmes de leurs masques de
convenance pour révéler l'essence de leurs relations.
Cette esthétique du carnaval, récurrente chez John Cassavetes selon
Sergio Arecco (2), atteint son
apogée dans Une femme sous influence (1975), œuvre bouleversante où resplendit
la muse et compagne du cinéaste, Gena Rowlands. Aux côtés de Peter Falk, elle
interprète Mabel, une femme au foyer aimant passionnément ses enfants mais qui
est angoissée par l'enfermement casanier. Elle cherche alors une fuite dans une
autre réalité faite de jeux et de danse, une autre réalité que sa famille et son
médecin craignent et appellent folie. Consciente de sa fragilité, surtout face à
Nick, son mari, avec qui elle entretient un rapport très bestial, Mabel revêt
une série de masques allant de la tranquille mère de famille à la femme
adultère. Comme à la fin de chaque carnaval, les masques tombent et Mabel perd
pied et se trouve condamnée à un enfermement pire encore, l'hôpital
psychiatrique.
La fragilité d'une femme sous son masque est aussi le thème
de Opening Night (1977) où de nouveau Gena Rowlands livre une performance
inoubliable. Elle incarne cette fois-ci son propre rôle, celle d'une actrice en
prise à la peur de vieillir. Angoissée par le vertige d'un âge transitoire entre
une jeunesse perdue et une vieillesse angoissante, Myrtle ne parvient pas à
jouer une pièce de théâtre à propos justement de la raison de son tourment. Le
film est une véritable mise en abyme du travail du cinéaste et de sa troupe où
John Cassavetes confesse avec ironie la rudesse de sa méthode auprès des
acteurs. Une méthode, à la limite de la psychothérapie, qui agit également sur
le spectateur.
John Cassavetes a su plus que m'importe qui extraire les
tensions du quotidien, dévoiler les angoisses personnelles et la fragilité des
relations humaines. Certes les personnages cassavetiens peuvent sembler décalés
parce que toujours marginaux mais ils expriment avec une force incroyable les
énigmes universelles de l'amour et de l'existence. L'œuvre laissée par le
réalisateur est en ce sens unique, en recherche constante de vérité et a ouvert
la voie à un cinéma plus sincère.
Viviane Chaudon