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Délice Paloma

de Nadir Moknèche

Comédie dramatique, Algérie, 
avec Biyouna, Nadia Kaci, Aylin Prandi…

Concurrence, divorce, disparitions : « Madame Aldjéria vous arrange ça ». Cette femme atypique est l'héroïne du nouveau film de Nadir Moknèche qui pose un regard sucré sur l'Algérie d'aujourd'hui.

B

riser les clichés occidentaux sur l'Algérie: une obstination qui hante les films de Nadir Moknèche. Après Viva Laldjérie, le cinéaste livre avec Délice Paloma une fable chaleureuse et cruelle à la fois. Biyouna y interprète Madame Aldjéria, une maffieuse enthousiaste. Enquêtrice, maquerelle et "bienfaitrice nationale", elle offre ses services à qui veut bien payer. Madame Bellil souhaite se séparer de son mari tout en gardant L'Alhambra, le cinéma qui lui appartient. Le vendeur de glaces veut récupérer la clientèle de La fleur du jour. Ils font appel à Madame Aldjéria et l'affaire est réglée. Sa fidèle collaboratrice Shéhérazade, jouée par la belle Nadia Kaci, est une prostituée fière et sensible qui à défaut de trouver un homme qui puisse lui offrir un meilleur avenir, aide sa patronne. A l'image de ces femmes émancipées, les personnages de Nadir Moknèche dégagent une humanité profonde. Ils éclaircissent le tableau noir d'un pays rongé par le terrorisme, la corruption et le fondamentalisme religieux. Si les rumeurs des bombes ne sont pas si lointaines, un souffle de paix et de liberté se dégage du film. On respire avec délectation l'odeur d'une Algérie agitée entre petites combines et raï euphorisant.

Mais la construction de l'œuvre nuance cette vision idyllique. Le premier plan s'ouvre sur le visage fatigué de Biyouna. Vêtue d'un vieux survêtement, elle sort du pénitencier où elle a été détenue pendant quelques années. Sa voix-off chaude et intimiste nous invite ensuite à partager ses vicissitudes. Dans une errance à la recherche de souvenirs, elle revient sur son glorieux passé. Ses grands airs et son enthousiasme permanent laissent à penser qu'elle se complaît dans son quotidien. Mais cette façade joyeuse cache l'envie de mettre un terme à cette vie de misère rythmée par les magouilles. Son rêve: racheter les thermes de Caracalla et envisager une existence honnête. Ses proches aussi sont secoués par leurs contradictions. Il y a Ryad, son fils, obsédé par l'idée de retrouver son père en Italie, Paloma, jeune ange aux yeux clairs qui fait ses premiers pas dans l'escorte ou Bilal, l'Islamiste qui va épouser Sheherazade, la prostituée. A l'image de ces personnages paradoxaux, le propos du cinéaste dissimule une certaine fatalité. Et c'est de cette ambiguïté que découle la force ineffable du film. Malgré les douces ambitions de l'héroïne, changer de vie et devenir respectable ne va pas de soi dans l'Algérie de Moknèche. Les puissants s'emparent des richesses tandis que le peuple doit s'accommoder du quotidien. Face à eux, l'horizon européen renvoie de grandes espérances et fait tourner les têtes des jeunes.

Comme dans Pépé Le Moko de Julien Duvivier, le soleil resplendissant d'Alger donne l'illusion d'une certaine insouciance. Si ce n'est plus exactement le même pays que décrit Nadir Moknèche, les rues semblent être envahies d'une émotion aussi vive que celle jaillissant des ruelles de la Casbah des années 30. Si bien que Biyouna mène la danse tel le pendant féminin de Jean Gabin. Un mélange semblable de gravité et de quiétude se lit sur leurs visages. Bien qu'ils commencent à s'enrichir et à se faire un nom dans la pègre, les deux personnages rêvent d'un retour aux sources salvateur: les faubourgs de Paris pour Pépé, les thermes de son enfance pour Madame Aldjéria. Mais leurs aspirations communes sont vite brisées par un rappel à l'ordre de l'autorité.

Au delà de la figure imposante de Biyouna, les jeunes acteurs embellissent le film de leur fraîcheur et de leur beauté. L'ingénieux scénario de Nadir Moknèche est porté par des interprètes à la hauteur de ses ambitions. Sans emphase et avec sincérité, le cinéaste propose un beau témoignage de l'Algérie contemporaine ni trop optimiste, ni trop fataliste. Si le titre Délice Paloma, emprunté à une glace, sonne comme un instant de réjouissance, il dévoile aussi un récit d'une subtile gravité.

Viviane Chaudon

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