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L'éditeur Les Films de ma Vie a la bonne idée de sortir en DVD le dernier film du grand John Huston, qui nous épate et nous émeut encore une fois.

Les Gens de Dublin
comédie dramatique de John Huston

 sortie en DVD 2006.
1984, avec Anjelica Huston, Donal McCann, Helena Carroll,...

   

John Huston, l'un des maîtres d'Hollywood, réalise pour clore son œuvre un film s'éloignant littéralement de ce qui a fait son cinéma pendant des décennies. En marquant une dernière fois.
 
Quel étrange film clôt l'immense carrière de John Huston ! Lui, grand maître du cinéma classique américain (Le Faucon Maltais en 1941, African Queen en 1952, The Misfits en 1961, l'Honneur des Prizzi en 1985…), termine sa vie et son œuvre dans l'émancipation la plus totale des règles hollywoodienne. En adaptant une nouvelle de James Joyce au titre prophétique (The Dead, extrait de The Dubliners ; Huston meurt l'année même de la sortie du film), il s'applique à décrire minutieusement un repas de fête dans la société bourgeoise de Dublin, dans l'Irlande de 1904. Une réussite esthétique (la reconstitution historique des décors, des lumières, des costumes et de la musique est sublime) sans réelle intrigue.

En effet, ce qui marque dès le début c'est le parti pris de Huston de nous montrer ces nombreux personnages (une vingtaine d'invités), sans préférence visible (sinon pour le couple Conroy, mais dans une deuxième partie) dans le but, atteint, d'être au plus près d'eux. Paradoxalement, c'est dans ce survol qu'on se sent proche, qu'on les comprend le mieux. Mais le plus impressionnant vient surtout l'ingénieux scénario qui permet en peu de temps de comprendre ces personnages et de la mise en scène magistrale de Huston qui passe avec facilité entre eux. Un sentiment de fluidité prend le spectateur, qui voit la caméra glisser dans de lents travellings d'un couple à l'autre, recueillir les répliques révélatrices de chacun, les regards partagés, les gestes dissimulés.

Je disais plus tôt " sans réelle intrigue " et pourtant on devine des histoires enfouies sous les glacis de la société : Gabriel Conroy semble bien connaître une femme qu'il devrait rencontrer pour la première fois ; la vieille Mrs. Mallins est dépitée par l'attitude de son fils alcoolique (dont tout le monde craint des débordements) ; un des invité est anglican, révélant le conflit ici étouffé qui ronge le pays (on est dix-sept ans avant la partition du pays)…
Ceci sonne comme une revanche de la part de Huston qui semble vouloir montrer qu'on peu raconter des histoires subtilement, sans passer par des codes préétablis (codes qu'il s'est efforcé de suivre dans ses années hollywoodiennes, avec le succès qu'on connaît).

Ce manque d'enjeu n'est pas dû au foisonnement de personnages (on se souvient de classiques avec la même caractéristique : le cultissime La Règle du jeu de Renoir, les films de Robert Altman, de M*A*S*H* en passant par Gosford Park…) mais plutôt à un parti pris formel, scénaristique et poétique de la part du réalisateur.
En supprimant toute destination des actions du film, il en ressort le même constat que Gabriel Conroy à la fin du film : la vie se dissout trop vite, comme la neige qui n'arrête pas de tomber sur l'Irlande. Il faudrait la vivre avec la même passion destructrice que l'amour d'enfance de sa femme, quitte à en mourir. Car, passé un certain âge, ou plutôt une certaine expérience de la vie, on étouffe ses sentiments et les dissout sous la grisaille d'une vie paisible.
Ce n'est pas sans rappeler cependant certains des grands films de Huston, emplis d'impuissance face à l'évolution du monde (The Misfits et ses stars en perdition devant un monde, celui des cowboys, qui disparaît devant leurs yeux…).
Cette fin, d'une dureté magnifique (les pensées de Conroy sur le futur nous sont projetées, anticipées : mort, mélancolie, futilité des mots et inaction) semble alors doublement plus forte qu'elle achève une œuvre essentielle de la mémoire du cinéma, dans la Beauté et la Tristesse.
 

Camille de Rouville

 

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