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Tout le monde s'accorde sur le génie de Stanley Kubrick. Mais n'est-on pas injuste en lui reprochant la cruauté de son cinéma ? A travers Eyes Wide Shut, son oeuvre testament, essayons de traquer l'humanité du cinéaste.

KUBRICK...
LE PHILANTHROPE

Une relecture de Eyes Wide Shut

Photo Associated Press

   

Certains en ont fait le cinéaste du combat, le misanthrope du 7ème art. Or, à y regarder de plus près, celui à qui l'on reproche son cynisme et sa froideur ne serait-il pas plutôt un moraliste compatissant, une sorte de Molière post-moderne ? Stanley Kubrick ne serait-il pas l'entomologiste le plus précis des affres humains et le dynamiteur acharné de tous les clichés, qu'ils soient moraux ou esthétiques ? Eyes Wide Shut est une fable, au sens où l'entend Vladimir Propp, dans laquelle le cinéaste nous propose d'ouvrir grand les yeux sur le pouvoir des images qui nous oppressent, mais aussi sur le couple moderne, ses forces et ses contradictions, magnétiquement incarnées par Tom Cruise et Nicole Kidman.
 
Dans Eyes Wide Shut, Kubrick mine constamment la puissance de ses propres images, qui sont autant d'ersatz de l'envoûtante imagerie porno chic qui nous inonde. Kubrick montre, mais cache immédiatement, pour frustrer le spectateur mais aussi exorciser le charme dont il devrait se sentir victime. Les plans d'ouverture donnent le la : quelques secondes de nu, puis l'écran noir qui rompt le charme. Le film questionnera notre voyeurisme et nos frustrations. Ailleurs, Kubrick distille les plans hypocrites d'une nudité mise en scène dans un décalage de contexte : Mandy est alanguie dans le plus simple appareil, telle le modèle sans tête de La Naissance du monde ou un tableau de Klimt. Mais le contexte est plus médical qu'érotique, voire faussement tragique : il s'agit d'une overdose. Le tacle est parfois comique lorsque Nicole Kidman, après avoir mis son soutien-gorge dans un plan cliché de film érotique, sent ensuite son aisselle dans un plan platement quotidien aux côtés de sa fille. Kubrick se plaît à montrer les deux faces du fantasme : son versant ludique et grotesque, qui met en scène une Lolita et deux Japonais travestis, et sa face obscure, qui ouvre une faille humiliante dans l'intime (l'orgie masquée, où William reste pétrifié face à son désir).
La “ discussion sur l'oreiller ” qui suit la soirée chez Victor Ziegler est aussi un cliché. Quel couple n'a pas eu cette conversation sur la confiance et la franchise entre amants, le passage à l'acte et la balance entre raison et pulsion, la prétendue différence de psychologie entre hommes et femmes ? Chaque réplique y est attendue, chaque argument mille fois entendu. Monsieur est empêtré dans un machisme ancestral, une vision idéalisée de la sexualité et de la morale féminine. Madame a le réflexe également stéréotypé du couplet féministe. Lui adopte une attitude d'évitement toute masculine, alors qu'elle veut aller au fond des choses, quitte à souffrir ou blesser. Pourtant, malgré l'aspect convenu de la scène, l'émotion y perce à travers la détresse de William. Cette scène clé qui déclenche la dérive de William n'est qu'un fantôme, le fantasme de l'autre. Les coups de couteau ne sont que des mots, l'aveu d'un adultère virtuel. Les flash-backs qui obsèdent William procèdent une fois de plus du fantasme facile (le cliché du beau marin en uniforme) et d'une esthétique érotique bon marché qui mêle ralenti et lumière bleu néon. Ce halo bleuté perce d'ailleurs constamment le film de sa froideur, en contrepoint aux tons chauds d'éclairages dorés, promesses d'une chair plus sophistiquée. Refusant de passer à l'acte avec le dandy hongrois au début du film, Alice ne passe pas de l'autre côté du miroir. Elle se contente de s'y mirer, notamment dans la fameuse scène où le couple Kidman-Cruise, nu tels Adam et Eve, s'embrasse devant la glace. William lui, se voudrait conquérant, et commet l'imprudence de vouloir pénétrer le tain, comme une nouvelle Eve mordrait le fruit défendu, sans percevoir qu'il ne fait que se noyer dans son propre reflet. Il est la figure de la frustration (du mâle occidental moderne ?), constamment interrompu dans ses transgressions par une cascade d'obstacles. Car William ne peut jamais passer à l'acte, même avec des prostituées. Il devient presque, dans une inversion des genres assez symptomatique de notre modernité, une figure de la frigidité que ne renierait pas la psychanalyse. Le personnage, tout au long de sa quête, ne cherche-t-il pas tout simplement à ressentir quelque chose ?
L'autre séquence choc du film, la fameuse orgie décadente, est orchestrée comme une cérémonie théâtrale et codée dont William est exclu. Qu'y vénère-t-on ? Rien. La jouissance et le jeu gratuit de la domination et du pouvoir. Qu'y risque-t-on ? Tout. Etre démasqué, mis à nu, se voir signifier sa condition de marginal qui ne maîtrise pas les règles. Cette humiliation sera réservée à William, qui n'échappera à la mise à nu au sens propre que par le mystérieux sacrifice d'une inconnue. Mais on peut aussi y être mis à mort, puisque c'est dans une morgue que William n'osera même pas embrasser le cadavre de Mandy, qui lui a sauvé la vie. Chez Kubrick, le ridicule finit donc par tuer. Les poses (et les positions) outrées que prennent les participants, mais aussi les mouvements de caméra transforment évidemment la séquence en un passage hautement onirique (rappelons-nous que Kubrick s'est inspiré d'une nouvelle de Schnitzler et que, bien sûr, Freud rôde dans les parages). Le Kama-Sutra entier semble y être mimé devant des spectateurs impassibles. La seule humanité qui suinte de cette longue séquence lugubre et mécanique, on la trouve dans les yeux de statue romaine de William. Comme souvent au théâtre, son masque révèle finalement plus ses sentiments qu'il ne les cache.
Ecrasés par leurs pulsions, les deux héros s'accrochent pourtant sans faillir à leurs repères moraux (le couple, la famille, l'engagement), surtout William, encore capable d'indignation devant l'attitude du loueur de costumes envers sa fille ou le destin tragique de Mandy. Au terme de cette aventure, les liens du couple semblent sortir raffermis, voire redynamisés après une période de flottement. La boucle est bouclée puisque le mot de la fin n'est autre que fuck. Baiser, puisque c'est bien ce qui régira toujours les rapports du couple, tout en étant son principal moteur, la condition de son équilibre, comme le sous-entend Alice dans l'épilogue du film (situé, est-ce un hasard, dans un temple de la consommation au moment de Noël). Cette séquence finale, que d'aucuns lisent comme un retour à des valeurs conformistes, montrent plutôt un couple apaisé, sans doute empreint d'une plus grande sagesse. Ayant survécu aux cauchemars et à la puissance du fantasme, le couple semble ne plus vouloir subir son existence, mais bien la reprendre en main. Il sait jusqu'où ne plus aller pour ne pas souffrir et se détruire, tout en apprenant à vivre avec ce qui le menacera toujours. C'est en somme la raison et le sentiment qui parviennent à dominer l'inconscient et la pulsion, ou au moins à les tenir en laisse. William, martyr humilié dans les rêves de son épouse ou dans la métaphore sociale de la partouze (où pactisent nantis et prostituées), finit par se relever, plus fort parce que sans illusions sur les carcans qui pèsent sur lui en tant qu'individu.
Même si le cinéaste nous décrit une société où nous ne serions plus que des masques et des yeux, ses personnages, même vacillants, reprennent le dessus. Plus qu'un regard clinique posé sur l'être humain, Eyes Wide Shut est plutôt l'œuvre d'un thérapeute. Steven Spielberg, interviewé sur Kubrick (voir les bonus du DVD), défend d'ailleurs la sensibilité de son cinéma, n'hésitant pas à le présenter, ô surprise, comme un emotional director, malgré la froideur que beaucoup lui reprochent. Toujours d'après Spielberg, passé le malaise et l'angoisse de la première vision, les films de Kubrick recèlent toujours une richesse et une profondeur insoupçonnées. Spielberg nous incitent donc à voir et revoir ses œuvres, ce que vous devriez faire au plus vite.
 

Sylvain Gourgeon

A lire pour plonger plus avant dans l'univers de Kubrick :
The Stanley Kubrick Archives, Alison Castle (TASCHEN)
Traité du combat moderne, films et fictions de Stanley Kubrick, Jordi Vidal (ALLIA)
Stanley Kubrick : l'humain, ni plus ni moins, Michel Chion (Cahiers du Cinéma - Ed de l'Etoile)

 

Notre critique de Eyes Wid Shut

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