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La colline
a des yeux

un film de Alexandre Aja

 sortie national le 21 juin 2006
film américain avec Aaron Stanford, Ted Levine, Kathleen Quinlan, Vinessa Shaw...

Vinessa Shaw © Twentieth Century Fox France

   

Trente ans après l'original, le Français Alexandre Aja signe le remake du classique de Wes Craven, ici producteur. Une vision sans concession d'un pays coupé en deux mais où la violence est incrustée dans chaque pore de la peau. Un film très gore et frontal, qui n'oublie pas néanmoins d'émettre un point de vue extrêmement dur sur la violence de nos sociétés actuelles.
 

Faire le remake d'un classique des films d'horreur des années 1970, encore une manière de surfer sur le renouveau du genre, filon sérieusement épuisé créativement malgré quelques pépites éparses (The Descent l'an dernier…). C'est évidemment la remarque qui vient à l'esprit quand on entend parler pour la première fois du projet, qui suit de près les adaptations inintéressantes, et quasi insultantes, de Massacre à la tronçonneuse, Amytiville et autres The Omen - La Malédiction.
Pourtant, on s'intrigue quand Alexandre Aja (fils d'Alexandre Arcady), réalisateur frenchie de Furya et Haute Tension (très remarqués par la critique et les fans du genre mais ignorés par le public français) est choisi par Wes Craven lui-même pour l'adaptation de son propre film. Avec Haute Tension, il a réussi le défi de donner des frissons, à s'enfoncer dans l'horreur et le gore plus profondément que quiconque en France auparavant. Et avec panache ! En effet, malgré un scénario épais comme du papier à cigarette, on a pu reconnaître un réel talent qui n'a pas trompé l'un des maîtres du cinéma d'horreur, créateur entre autres des cultissimes Freddy, Scream et autres Sous sol de la peur.
Et Aja de confirmer toutes les attentes placées en lui, atomisant littéralement les limites de l'original pour signer le meilleur film du genre depuis des années, voire des décennies.

La situation initiale est la même que celle de la version 1977, soit une famille (le père, la mère, le fils, deux filles, le gendre, le bébé et les deux chiens, Beauty et Beast), décidée à traverser le désert américain dans un break et une caravane pour rejoindre la Californie, passant malencontreusement par une zone irréversiblement irradiée par plus de 300 essais nucléaires militaires. Et qui dit irradiation dit mutation. Et par la mutation viennent les mutants. De bons gros méchants dégénérés, cachés dans les collines, vivant comme un clan et assoiffés de sang.
Autant dire que la dénomination de " survival " proposée par Aja (soit : un nombre non négligeable de cannibales + un nombre de victimes potentielles pour une équation menant à la question : qui va survivre, et comment ?) est on ne peut plus appropriée.
Pourtant, là où chez Craven cette question était au centre du film, Aja insère une vision si ce n'est politique, du moins morale (grâce à l'immoralité !) au sujet original.
Nettement plus gore, plus frontal, le film d'Aja se démarque par des idées rafraîchissantes dans un terrain aride. Le parti pris de l'original de décrire la sauvagerie de tout être humain dans une situation extrême est respecté malgré des changements sensibles. La famille typique américaine, individualiste, de l'original est confrontée à un schéma opposé formé autour de la figure emblématique du père " tout puissant ", nommé Jupiter, d'une violence extrême, même envers ses membres.
Aja réduit dans sa version l'importance de Jupiter, mais augmente celle de Big Bob (le père de famille modèle, qui protège sa famille, a un port d'arme, vote républicain et prie) opposé à son gendre (pacifiste, anti-armes, fumeur…).
Mais le constat est le même dans les deux films : la famille modèle va imploser face au danger, libérant une violence refoulée bien plus puissante que celle déployée par les mutants. La vengeance devient une valeur partagée par tous ses membres (survivants…) et la cruauté ira plus loin que l'on pouvait imaginer de la part de gens qui nous ressemblent. Il est amusant de remarquer que chez Aja, le gendre démocrate sera celui qui ira le plus loin dans la violence et dont les valeurs n'en ressortiront pas indemnes.

Mais ici s'arrête la ressemblance entre les deux films. Et ceci grâce au savoir faire d'Aja, qui va dépasser le parti pris pour créer une mise en scène innovante, se permettant même des coups de génie, dynamitant une critique mainte fois développée (Délivrance, Les chiens de paille…). En créant de toute pièce un village-test aux essais atomiques, vestige de la grandeur d'un Etat qui s'est sclérosé autour de ses acquis et a oublié sa base (représentée par les mineurs devenus mutants), il nous montre la décrépitude d'un American Way of Life de façade, où des mannequins carbonisés continuent de sourire malgré tout. Un pays où un être oublié par tous, abandonné à son sort de monstre difforme, continue de chanter l'hymne américain, à côté d'un cadavre dont le crâne est traversé par la Bannière Etoilée…

La riposte violente de la famille modèle est, comme dans l'original, annoncée par la mort du chien Beauty, dernière carcasse du rêve américain poussiéreux et à laquelle vient succéder le triomphal Beast, berger allemand d'une fidélité sans faille à ses propriétaires. Au-delà du procédé symbolique entendu de l'animal contre le monstre (et vice versa), Beast amène une vérité plus profonde que celle à laquelle on pouvait s'attendre : l'ironie constante amenée par la musique disproportionnée à l'acte donne une dimension immense à ce qui reste une bête vulnérable. Beast est comme le gendre démocrate : il se défend, se défoule, il survit, revient à la réalité dans un cocon taillé pour un héros et qui lui tombera des épaules dès le plan final, d'une incroyable force dramatique puisqu'il annonce à la fois une suite commerciale (inévitable après le succès qu'a eu le film) mais aussi la situation désespérée des quelques survivants, perdus dans un désert gigantesque, aride et pleins d'yeux qui les observent toujours et malgré tout…

Le gore poussé a l'extrême est ici, il est vrai, parfois à la limite du supportable (en particulier la grande " offensive " des mutants autour de la caravane, cumulant trois meurtres, ainsi qu'un viol). C'est un reproche que l'on peut faire à Aja, qui explique toutefois très bien dans différentes interviews que refuser de montrer une violence frontalement c'est empêcher le spectateur d'être agressé, et donc de moins réfléchir sur ce qu'il voit.
Effet pervers à ce choix en soi défendable : la réaction d'un public souvent jeune, peut-être trop immature, qui ne perçoit pas la grande ironie, l'aspect critique du film et se complait dans cette profusion de sang et de triomphalisme à la fin du film.

On peut cependant se réjouir de la réussite de ce remake, qui a gagné son pari de devenir indispensable pour tout fan du genre, respectant mais dépassant les codes souvent nuisibles à la créativité. Aja a, lui, trouvé sa place dans le club des réalisateurs de films de genre respectés (il a plusieurs projets en préparation, toujours aux Etats-Unis) et semble avoir ouvert la voix à une sorte de " french touch ", puisque Xavier Palud et David Moreau, réalisateurs de Ils (qui sort en juillet) vont sans doute adapter à leur tour le très bon Dernière Maison sur la Gauche (premier film de Wes Craven datant de 1972). On attend qu'ils transforment l'essai à leur tour !
 
Camille de Rouville

 

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