|
LA DOUBLE VIE DE
VERONIQUE
de Krzysztof Kieslowski, 1991
Sortie du DVD 2006
comédie dramatique franco-polonaise
avec Irène Jacob, Aleksander Bardini,
Halina Gryglaszewska,...
|
 |
| |
|
|
Krzysztof
Kieslowski est l'un des rares réalisateurs polonais
connus en France. La double vie de Véronique, Bleu,
Blanc, et Rouge l'ont fait connaître du
grand public, et imposé comme un cinéaste exigeant,
créatif, et intimiste. 15 ans après, La double vie de Véronique n'a pas pris une seule ride. Sa reprise en février, et
sa sortie en DVD, remettent ce film, son auteur, et son
interprète principale, sous les feux de la rampe, pour
quelques mois, ou peut-être quelques années.
Un film pan-européen
La 27ème minute voit le premier dialogue en français de
ce film de Krzysztof Kieslowski, réalisateur polonais,
mort en 1996.
Le synopsis pourrait être celui d'un film de
science-fiction, avec de multiples rebondissements. Ici,
il n'en est rien. C'est une comédie dramatique, où Irène
Jacob, actrice suisse, née en 1966, irradie l 'écran de
sa lumineuse présence.
Le film, sorti en 1991, narre l'histoire de deux jeunes
femmes identiques, nées le même jour, dans deux lieux
différents, et sans lien l'une avec l'autre, sinon
celui, très ténu, d'une transmission d'expérience, et
d'un même don pour le chant.
Un scénario romantique sur une base tellement
improbable
Véronique naît en France, et Veronika en Pologne. Elles
ont 20 ans, et chantent.
Les 27 premières minutes sont dédiées à Veronika. Son
quotidien est rapidement esquissé : un fiancé (ou un
amoureux), les bus, le cadre assez austère de la ville
(Cracovie), les répétitions de chant, et des
manifestations. Elle est soliste, et vient d'être retenu
pour une interprétation de l'oeuvre d'un certain
musicien hollandais, oublié, né il y a deux siècles. A
plusieurs reprises, pendant des répétitions, ou en
marchant, Veronika ressent un point au côté gauche,
celui du coeur, et chancelante, à bout de souffle, elle
est proche du malaise cardiaque.
Elle aperçoit aussi Véronique, qui prend des photos à la
volée à partir d'un car de tourisme français, sur une
place où des manifestants commencent à fuir la police.
Veronika meurt sur scène en chantant, en pleine
représentation.
Au même moment, Véronique fait l'amour, et ressent
quelque chose. Elle abandonne le chant, désespérant son
professeur, et tombe amoureuse d'un marionnettiste, qui
retranscrira son histoire, en laissant le titre inachevé
La double vie de... Il croît reconnaître Véronique
sur une planche contact, d'une série de photos prises à
Cracovie, et lui montre; ce n'est pas elle, c'est Véronika. Son impression de ne pas être seule était
juste.
La double vie de Véronique n'est pas un film
d'action
Sur une musique mélancolique et lyrique, au crescendo
sinueux et doux, le rythme du film est dominé par des
plans lents, ou fixes, laissant aux acteurs le temps de
développer leur jeu, de transmettre leurs propres
émotions, de vivre leur texte, et aux spectateurs de se
rendre dans un monde introspectif, sensible, sensuel,
lyrique, mélancolique, énigmatique et profondément
humaniste.
Kieslowski nous a-t-il livré une parabole à
multiples facettes ?
Auteur du " Décalogue ", illustration des 10
commandements, et du triptyque mythique "Trois couleurs
: bleu, blanc, rouge ", Kieslowski nous invite peut-être
à une lecture multiple de son film " La double vie de
Véronique ", avec peut-être à la clé un jeu de pistes,
pistes sur lesquelles nous pouvons essayer de méditer.
Un des personnages du film, le marionnettiste, utilise
un jeu de pistes pour nouer un lien avec Véronique.
Aussi, Kieslowski, est-il lui aussi un marionnettiste,
qui nous propose des énigmes qu'il nous appartient de
découvrir.
Le premier message est peut-être subliminal, celui de la
continuité, voire même de la communauté culturelle entre
les 2 parties de l'Europe, longtemps séparées après la
fin de la seconde guerre mondiale. Véronique et Veronika,
animée d'un même don, ne travaillent-elles pas sur les
mêmes partitions, avec la même passion, et la même
grâce, avec des professeurs vieillissants, mais animés
(au sens de " ils ont une âme ").
Le second message est celui de la mémoire et de
l'expérience partagées. Veronika, lors d'une répétition,
arrache un morceau de la lanière d'une chemise à
partitions; Véronique, elle, reçoit, le morceau d'un
lacet dans une enveloppe envoyée par le marionnettiste.
A travers ce morceau de lanière, ce lacet, que Véronika,
puis Véronique tiennent entre les doigts de manière
convulsive, comme une part d'elles-mêmes, c'est le
passage de témoin, entre l'une qui meurt, et l'autre qui
continue à vivre, recevant de la première la somme de
ces expérériences, de son vécu. La question,
immédiatement sensible, est " quel vécu, quelles
expériences ?".
La troisième lecture est celle d'un souvenir funeste,
d'un drame. Veronika et Véronique, à des moments
différents, observent toutes les deux une vieille dame
qui marche, courbée par le poids des ans. Elle pourrait
préfigurer la vieillesse, par opposition à la jeunesse
de Véronique/Veronika, mais il semble bien, que l'on
peut aussi y voir la Mort elle-même. En effet, dans le
même plan la vieille dame se rapproche de Veronika,
comme pour l'emporter (et elle va l'emporter), alors
qu'elle s'éloigne de Véronique, comme si elle la
laissait tranquille, et lui permettait de continuer à
vivre. Véronique va ainsi pouvoir conserver quelque
chose de Veronika. Veronika peut parfaitement symboliser
le sort de la Pologne, frappée dans ce siècle par 2
totalitarismes, porteurs de mort, quand la France
(Véronique) fût relativement épargnée, à la fois par le
régime nazi et le stalinisme concret. Ou était-ce,
considéré de manière rétrospective, l'annonce de la fin
d'une certaine Pologne?
Le quatrième lien est celui d'une lecture polonaise des
liens entre la France et la Pologne, par opposition à
une non-lecture française des mêmes liens. Avec cette
interrogation, qu'est-ce que la Pologne pour un
Français?
Une scène funèbre rare
La mort de Veronika lors de la représentation concentre
la démarche esthétique du film. Ainsi, quand les plans
de la scène, vue des spectateurs, sont fixes et assurés,
ils deviennent chancelants du point de vue de Veronika,
qui, prise d'un malaise, commence à chanceler. De même,
ce que voit Veronika est déformé, le visage de ses
partenaires de choeur, du public, alors qu'en même temps
sa partition va crescendo, jusqu'à la note ultime,
jusqu'au décrochement final et mortel. Quand Veronika
s'écroule, l'écran devient noir. Puis, dans les secondes
qui suivent sa mort, le travelling survole la scène, le
public, l'orchestre et le choeur, suggérant l'envol de
l'âme de Veronika défunte, auquel fera écho, l'image de
l'ange ailé peint sur le camion du marionnettiste. Cet
ange (ailé), est le personnage de l'une des pièces du
marionnnettiste. Or celui-ci va jouer un rôle majeur, en
visionnant une planche contact oubliée dans un sac à
main par Véronique. Quand elle lui demande s'il veut
tout savoir d'elle, elle ouvre son sac à main, et le
vide. C'est à ce moment que réapparaît la planche
contact des photos prises à Cracovie, c'est à ce moment
que le marionnettiste Alexandre, aperçoit Veronika sur
un cliché et la confond avec Véronique. Alors, elle sait
qu'elle n'était pas seule. Et le marionnettiste est
peut-être plus qu'il ne le laisse savoir.
Un épilogue matriciel
Véronique rentre chez elle, chez son père, sa maison,
son territoire. Elle retrouve ses racines. Et dans un
geste rare, sa main se pose sur le tronc d'un chêne,
l'arbre de vie. Comme pour en reprendre l'énergie
vitale, ou lui transmettre la douceur de sa peine
sereine.
Au plaisir des yeux
Les images de ce film, sans verser dans un esthétisme
forcené, sont très soignées. Tons chauds, ou images
dominées par des teintes uniques (bleu, rouge, vert,
ocre jaune), effet de filtre, qui adoucissent de
nombreux plans, effet de Super 8, pour l'introduction,
comme une histoire ancienne que l'on se re-projette. La
plupart des décors créent une atmosphère chaleureuse,
meubles en bois ancien, verni ou non; objets quotidiens
et acessoires auraient pu être chinés. On touche presque
les matières.
Et puis évidemment, il y a la présence incroyable
d'Irène JACOB, qui joua une nouvelle fois pour
KIESLOWSKI dans la trilogie l'épisode " Rouge ", et qui
disparût ensuite des films à grands succès, pour une
carrière moins visible du grand public. Sans a priori
aussi. En effet, elle joua aussi dans un Blockbuster
(américain).
Infiniment expressive, l'actrice est captivante par
cette capacité vivre et à faire vivre une large palette
d'émotions et de notes. On ne pourrait imaginer une
autre Véronique.
|
|