NETWORK
de Sydney Lumet
avec Faye Dunaway, William Holden, Robert Duvall, Peter Finch…
Faye Dunaway, Robert Duvall et William Holden s'affrontent dans cette
satire des media faite par Sydney Lumet (12 hommes en colère), classique des
années 70.
H
oward Beale (Peter Finch), présentateur vedette
d'une chaîne de télévision américaine, déclare en direct, qu'il se suicidera la
semaine suivante, en raison de son licenciement avec préavis, annoncé dans la
journée.
La panique s'empare de la direction, qui n'avait pas prévu une telle réaction et
décide de lui laisser une chance de partir dignement le lendemain en revenant
sur ses propos. Au lieu de cela, il confirme et signe.
Mais entre temps, il a gagné de précieux points d'audience, les sondages sont au
beau fixe pour la chaîne en difficultés financières. Diana Christensen (Faye
Dunaway) voit en Howard l'homme qui va la propulser dans la hiérarchie du
secteur Informations du network, elle, programmatrice du divertissement. Franck
Hackett (Robert Duvall) assoit un peu plus son emprise sur les rouages de la
chaîne, grâce aux choix difficiles mais concluants qu'il a pris vis à vis des
actionnaires du groupe.
Seul Max Schumacher (William Holden), ami de longue date de Howard, voit la
santé morale de celui-ci se dégrader à grande vitesse, persuadé d'être un "
prophète ".
Le film de Sydney Lumet, réalisé en 1977, fait une analyse cynique de l'état de
la télévision de son pays, au moment où le divertissement et le sensationnalisme
se mettent à payer plus que l'information. Cette mutation vers une nouvelle
forme de journalisme fait l'objet d'un décorticage impressionnant du réalisateur
déjà impliqué dans le décryptage des différents pouvoirs américains (le fabuleux
12 hommes en colère, Serpico) au travers de personnages complexes, mus par des "
blocs " de sentiments, les rendant non pas caricaturaux (terme péjoratif qu'on
réservera aux mauvais films !) mais plutôt stéréotypés.
Howard a été broyé par le système télévisuel, passant de star du petit écran, à
présentateur has been pour quelques points de moins dans l'audimat de la
semaine. La chute est, pour lui, si dure qu'il en perd la raison, visuellement
signifié par une scène étrange, qui le voit allongé dans son lit, à parler à un
interlocuteur invisible. L'ascendeur émotionnel qui le re-propulse animateur
préféré des Américains n'arrange pas son cas : il se croit affublé d'une tâche
mystique, de dénonciation des dérives de ce système.
Max, dernier dinosaure de la " grande époque " de la chaîne (terme sur lequel il
ironise plus tard, en écrivant ses mémoires), ne supporte pas le sort qui leur
est réservé. Il se plaint de voir ses amis devenir fous, grands pères ou tout
simplement morts. S'il se lance dans une idylle avec Diana, il sait néanmoins
qu'ils ne suivent ni les mêmes objectifs, ni les mêmes sentiments. Lui l'aime,
elle ne peut aimer puisque cette notion disparaît, comme tout autre sentiment,
chez la génération-télé. Abreuvée de clichés que renvoient son milieu et son
travail (elle sélectionne les scénarii des fictions produites par le network),
elle est incapable d'agir autrement qu'en " humanoïde ", ses gestes et actions
étant toujours dictés comme dans des synopsis préconçus.
Enfin, Franck, que toutes notions humanistes semblent avoir quittées, appuie là
où ça fait mal, limoge, supprime, et propose même de tuer tous ceux qui se
trouvent sur sa route et ne s'en éloignent pas.
Le Fou, la Belle, le Sage, le Monstre.
Dirigés par Lumet, les acteurs ont saisi totalement le niveau auquel se joue
l'enjeu du film. Celui-ci critique, en effet, mais n'est pas dans le réalisme.
De nombreuses séquences paraissent exagérées (comme la fabuleuse scène d'annonce
de suicide, que l'équipe technique n'écoute pas alors qu'ils sont à quelques
mètres de l'action principale), et sont construites avec un humour qui ne quitte
jamais le film, malgré le grave propos tenu. Acteurs et mise en scène agissent
ensemble pour obtenir un tout enivrant. Prié de se lâcher au maximum, le casting
exceptionnel du film donne toutes ses tripes pour, au final, proposer une sorte
de battle verbale ininterrompue, où une Faye Dunaway hystérique côtoie un
émouvant William Holden, un terrifiant Robert Duvall (dans l'assurance qu'ont
les gens trop sûrs de leur pouvoir illimité) et un Peter Finch oscillant entre
folie et émotion.
Au final d'une intrigue hasardeuse (au premier sens du terme, puisqu'on a le
sentiment que seuls les chiffres des sondages dictent la moindre action), les
quatre personnages se retrouvent broyés par ce système qu'ils ont soit combattu
soit entretenu, toujours accompagné.
Lumet, lui, s'amuse à faire éclater sa mise en scène dans des séquences à part,
d'une beauté cruelle, qui font se rejoindre des notions aussi différentes que
l'espoir, la peur, la cruauté, l'ivresse, l'envie etc…
Avec comme exemples les plus parlant l'appel fou d'Howard à ses spectateurs
d'hurler de sa fenêtre sa phrase fétiche « I'm
mad as hell and I'm not going to take this anymore ! ».
L'envie de chacun est de voir l'Amérique se réveiller pour hurler son
ras-le-bol. Tout le monde ouvre sa fenêtre, et l'espoir naît, puisque chacun
crie ces mots désabusés. D'abord tout simplement beau, ce moment se transforme
par un changement de filmage et un montage virtuose en une pure scène de film
d'horreur, où l'orage, les cadrages distordus et la prolifération d'êtres
hurlant leur haine à leurs fenêtres dans des bâtiments sombres et immenses pour
donner une dimension supra-narrative à celle-ci. On n'est plus dans un schéma
scénaristique habituel, on passe à une sphère supérieure où une séquence
s'émancipe pour résumer à elle seule un propos, à la fois dans ce qu'elle dit et
dans la manière dont elle le dit.
Cette même stratégie d'émancipation, on la retrouve dans les différentes
mises-en-scène de l'émission The Howard Beale Show, où tous les éléments (le
présentateur investi de sa mission mystique, le public comme un monstre à mille
faces, le décor minimaliste et d'une laideur incroyable…) concourent à rendre
irrecevables, dans un paradoxe total, toutes les injonctions de ce nouveau
gourou. La déshumanisation des personnes présentes (dont Howard lui-même qui "
meurt " à chaque fin d'émission pour mieux revivre à la suivante), la
personnification des machines du plateau (caméras, écrans, grues etc) illustrent
la notion d'" Humanoïdes " du seul personnage lucide mais perdu du film (Max).
Des machines qui ressemblent à des humains.
Ça me rappelle quelque chose.
Camille de Rouville