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La distribution frileuse de Peau de cochon en salle l'a sans doute privé de
quelques spectateurs. La parution du DVD devrait permettre d'y remédier en
faisant découvrir à un plus large public cet objet étrange, entre art
contemporain et auto-portrait fait de quelques fragments de vie souvent
hilarants, parfois poétiques mais toujours captivants.
Peau de cochon ne pourrait être qu'un film destiné au public d'un chanteur
et cela serait déjà beaucoup tant l'univers que Philippe Katerine dévoile
dans ses chansons est suffisamment riche en obsessions singulières pour
qu'on veuille en savoir plus sur lui et qu'on soit prêt à le suivre dans sa
vie quotidienne pour tenter d'éclaircir le mystère. Et en effet, au fil de
séquences prises sur le vif, caméra à la main, Katerine nous livre une sorte
de portrait de lui-même et de ses proches. Pourtant la musique est ici peu
présente à l'exception toutefois d'une séquence d'archéologie, à la fois
touchante et étonnante, au cours de laquelle Dominique A exhume une cassette
comportant l'un de ses premiers enregistrements effectué à l'âge de 12 ans
qui se révèle stupéfiant de maturité, dévoilant déjà un univers musical très
personnel.
Mais le film dépasse allègrement l'intérêt que pourrait lui porter un fan
déjà conquis par le personnage. Il ne s'agit assurément pas là d'un simple
supplément visuel destiné à accompagner quelques CD et encore moins d'un jeu
de références codées pour initiés. Nulle crainte à avoir pour ceux qui ne
seraient toujours pas familiers du chanteur ! Peau de cochon est bien un
film qui vaut par lui-même.
D'ailleurs il faudrait parler plutôt de proposition de cinéma que de film.
Car cet objet étrange échappe aux catégories auxquelles le cinéma nous a
habituées. Bien sûr il serait naïf de penser que ce film est sans précédent
et on pourrait le ranger dans une catégorie bien connue de la littérature
contemporaine, celle de l'autofiction. Puis surtout on peut se demander en
quoi le film de Katerine diffère de la pratique amateur de la vidéo et du
film de famille (comme il y a des photos de famille). Peut-être Katerine
préfigure-t-il l'avenir du cinéma, où chacun pour le meilleur et pour le
pire pourra, grâce aux progrès de la technologie, s'improviser l'espace d'un
instant cinéaste.
Ce n'est pas le moindre intérêt du film que d'interroger de manière radicale
le statut du cinéma. La question de la narration et celle du rapport entre
image et texte sont récurrentes et souvent mises en scène de manière ludique
(notamment la séquence durant laquelle Katerine reprend mot à mot le récit
de sa nièce en l'imitant, et celle dans laquelle il parcourt le trajet qui
sépare son appartement de la bouche de métro en désignant les objets qu'il
croise par le nom d'un objet différent dans un exercice que n'auraient pas
renié les surréalistes).
Cependant il ne faudrait pas faire de Peau de cochon un objet artistique
conceptuel même s'il y fait parfois penser ; tout d'abord parce qu'il n'en a
pas la prétention et ensuite parce que Katerine est bien trop musicien pour
s'adresser à notre tête plutôt qu'à nos sens.
Tendu entre l'enfance et la mort (dans la deuxième séquence Katerine
parcourt, en le commentant de ses souvenirs, le trajet qu'il empruntait,
enfant, pour aller à l'école, et dans la dernière, il parcourt un cimetière),
Peau de cochon tente de cerner au plus près la vie dans ce qu'elle a à la
fois de plus quotidien et de plus sensible : la mémoire, l'imaginaire, la
jalousie, les disputes entre amis, le rapport aux autres, le corps et, en
filigrane, l'art comme moyen éventuel de donner une forme à tout ça (y
compris lorsque Katerine commente la collection qu'il a entamée de ses
propres étrons). D'ailleurs c'est à cette peau de cochon que Katerine doit
sa propre vie puisqu'on lui en greffa une au coeur à l'âge de 8 ans. Cette
opération fut pour lui comme une nouvelle naissance et l'occasion, lors de
sa convalescence, de l'expérience la plus heureuse de sa vie, quasiment
mystique.
Peau de cochon est donc un film duquel la vie transpire , notamment grâce à
l'humour constant dont il fait preuve et dont la folie douce qui y règne
vous poursuit longtemps après sa vision.
Vincent HUBERT
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