L’art dans le monde
2000
C’est déjà une tradition pour Paris d’offrir au début d’automne certains de ses lieux symboliques à l’art contemporain. Après les Champs-Élysées, c’est au tour du pont Alexandre III d’abriter la deuxième édition de L’art dans le monde. Trente-six revues d’art du monde entier se sont réunies pour réaliser cette manifestation. Cent artistes de cinquante pays, choisis par les critiques d’art, se sont donnés rendez-vous dans les dessous du célèbre édifice, peu contemporain et très « universel ». Pour agir en tant qu’art. La balle est dans le camp des jeunes. Les œuvres exposées sont récentes, leur âge ne dépasse pas cinq ans.
Comme à chaque rencontre avec l’art contemporain, le spectateur – témoin de la création et, par là même, privé d’un laissez-passer culturel pour ce monde souvent étrange - se pose la question « qu’est-ce que l’art ? ». Une provocation, une agitation, une réflexion douloureuse et dérangeante (malgré la forme d’expression parfois parodique ou kitch), une recherche formelle. Chercheurs de beauté s’abstenir . Depuis les surréalistes, l’art n’est plus synonyme de beauté. C’est une expérience qui peut être dangereuse. On n’est pas en sécurité dans l’art.
L’exposition s’ouvre sur un couloir, enveloppé en papier blanc, que le visiteur doit traverser à contre-courant des flots d’air, produits par un ventilateur. L’art est un effort et un artifice. Vrai et faux. Car certaines œuvres se laissent facilement apprivoiser, transformer en jeu. Dans Le portique de Christelle Familiari (France), un filet cylindrique rattaché à deux pylônes, on entre et on sort (non sans difficulté, mais toujours avec l’idée d’un acte accompli), pris par le sentiment d’un jeu gagné.
Contrairement aux apparences, dans ce monde artificiel, « underground », où les objets flottent dans une lumière sombre et rouge, la réalité est présente dans toutes ses formes, dans toute sa violence. Elle est là, mais déformée par le regard de l’artiste. De ce regard, parfois émerveillé, parfois cruel, c’est la ville qui émerge le plus souvent. Une ville imaginaire, comme dans le tableau Tentempo de Yayoi Deki (Japon), où sur un fond d’empreintes digitales, transformées en millier de visages humains, se dessinent des figures poétiques à mi-chemin entre Marc Chagall et David Hockney ; ainsi qu’une ville furtive, prête à se décomposer en multitude de couleurs fluorescentes, que la photographe thaïlandaise Kata Sangkkhal capte avec virtuosité dans son Dream of the Boat.
Le réel apparaît aussi à travers une réflexion sur la mémoire, l’identité, la tradition. C’est une réflexion réconciliante, chez certains artistes africains et indiens, où la tradition populaire est un composant inhérent à l’œuvre, porteuse d’un message qui surmonte le temps. C’est aussi une réflexion violente et ironique. Par une utilisation déviée des objets du quotidien, Boomerang de Priscilla Monge (Costa Rica) ré-fléchit le concept de l’ambigu et de la violence dans la société d’aujourd’hui, pendant que Miguel Calderon (Méxique), se référant à la culture populaire mexicaine, filme en vidéo le combat acharné de deux écolières, Untitled 2000, et que Tallur L.N. (Inde) expose, non sans ironie, dans ses installations-sculptures, des instruments électroniques qui accompagnent les cultes rituels des temples indiens.
Mais plonger dans le monde artistique, c’est surtout prendre conscience de la condition humaine, féminine ou bien existentielle tout court. Vivre se révèle alors un geste violent, associé toujours à la mort. Dans l’installation vidéo, Regard, de Kathryn Smith (Afrique du Sud), les différentes séquences d’une vie paisible et oisive dans la nature alternent avec le même dessin animé de trois figures noires et boiteuses qui portent un mort ; un regard qui remet en cause les apparences idylliques du système social. Métaphore de l’asservissement individuel, la performance de Momoyo Torimitsu (Etats-Unis) met en jeu un robot hyper-réaliste, fait sur le modèle du businessman, qui rampe les milieux actifs et financiers (les rues de Paris). Et tandis que l’inconscient, transi par le cri muet des trois masques en faïence de Jiri Cernicky (République Tchèque), s’expose au danger de The First Mass Produced Schizophrenia, une réflexion pessimiste sur l’avenir et le progrès se dégage de la sculpture Laboratory Sample de Maria Chilf (Hongrie) – un costume spatial en fibre et en plastique, découpé en deux et sans tête. Et pour en finir, la projection vidéo Pendaison / Erection d’Alain Declercq (France), suspendue au plafond.
L’art raconte le monde. Et le visiteur est amené à vivre ce récit parfois éphémère, souvent énigmatique et surtout virtuel car contemporain, où décrire l’œuvre se révèle déjà une expérience artistique. Il est pris dans un jeu – vie fictionnelle avec l’artiste qui se veut « votre nouvel ami » (Gijs Müller, Pays-Bas), mais qui n’est qu’un voyeur (comme le démontrent les projections vidéo de Hassan Kahn, Égypte), un exhibitionniste et par-dessus tout – un moqueur. The Origin of Art (Hassan Musa, Soudan) est un assemblage : la tête de Mona Lisa et le corps de L’origine du monde de Courbet, liés et disposés sur un fond de peinture kitch .
Mais plus qu’un dit, l’art contemporain est un dire. Une réhabilitation de la matière, du corps. La recherche formelle, le comment, est souvent le point de départ de l’expression artistique. Le réel, l’actualité transparaissent ainsi à travers le choix même du médium : la peinture, la sculpture, la photographie, aussi bien que les installations, les performances, les projections, la vidéo. La création contemporaine expose une grande diversité des techniques et des matériaux : ready-made, assemblages, éléments du quotidien revus et corrigés, techniques mixtes (plastique, acier, chrome, matériaux périssables, etc.). L’art s’associe aussi à la nature. En réponse aux procédés industriels, l’artiste thaïlandais Montri Toemsombat expérimente le processus de création de la fibre, en disposant des vers à soie sur un support composé d’un mannequin et d’une toile et laissant la nature suivre son cours. De cette symbiose naît son œuvre, Cocoon the Renaissance. Et enfin, la technique, s’exposant, devient une œuvre d’art, comme un clin d’œil à Marshall McLuhan : the medium is the message. L’exposition s’achève ainsi par l’œuvre d’Erik Steinbrecher (Suisse), Projection video, qui représente trois types de projection différents, avec des supports aux propriétés visuelles multiples ; un défilé d’images en vitesse tourbillonnante comme un dernier regard avant que le visiteur soit projeté dans le réel.