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ANTONIO MACHADO, POETE
MAUDIT ?
« Ne pas déplorer, ne pas rire, ne pas détester, mais comprendre
»
Spinoza
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A la
question : « Les gens ont-ils le droit de tout
savoir ? », M. de Virieu, le célèbre journaliste de
télévision, répondit un « non » catégorique. Selon
lui, certaines choses doivent rester cachées aux yeux de l’opinion
publique.
Alors,
oui, il est de plus en plus difficile de publier des papiers qui
sortent de l’ordinaire et qui, dans un sens général, ne fassent
pas preuve d’une certaine « retenue ». Pour l’historien,
le sociologue ou l’écrivain, le problème de l’autocensure est
absolument indissociable de l’ « objectivité »
et beaucoup, comme M. Howard Zinn, ne se font plus d’illusions :
« l’objectivité ? Eviter d’exprimer un certain de
point de vue. Je savais en effet qu’un historien (ou un
journaliste, ou quiconque raconte une histoire) est obligé de
choisir, entre un nombre infini de faits, ceux qu’il faut
présenter et ceux qu’il convient d’omettre. Et qu’il reflète
ainsi, de manière consciente ou inconsciente, ses
intérêts ». De quoi baisser les bras et suivre les pas
de M. de Virieu !
Des
faits ! Des faits ! En voilà un qui ne manquera pas de
surprendre. L’inconvénient est qu’il est lié à un poète
extraordinaire, emblématique, héros de la lutte antifasciste de la
guerre civile espagnole. En quelque sorte, un symbole de l’hagiographie
progressiste du XXe siècle. Difficile à toucher, donc.
Alors,
quelle attitude adopter ? Faire preuve d’ « objectivité » ?
Jugez-en vous même.
La
semaine dernière, je fus invité par une association philantropique
londonienne à participer à une série de conférences sur le
poète espagnol, Luis Cernuda. Le grand salon de cet hôtel
particulier, situé en plein cœur de la City, débordait d’érudits,
de professeurs d’université, de spécialistes, de poètes et d’écrivains.
Le va-et-vient entre les différentes salles de conférence et le
hall central fluctuait selon la réputation et l’habileté des
conférenciers. J’entendis qu’un professeur de l’Université
de Salamanca présentait un remarquable travail sur Machado. J’avais
dix minutes devant moi ; je decidai d’y faire un saut.
On
venait de présenter, je crois, les participants et le président d’une
association fit un bref dicours. Le professeur de Salamanca
attendait derrière lui, un brin nerveux, le visage crispé. Je
parcourus le programme : « La ruralité dans l’œuvre
poétique de Antonio Machado », presentée par Eugenio
Vazquez. Je m’abstins de toute idée préconçue et m’assis
près de la porte. Il posa ses notes devant lui et commença son
exposé après un bref bafouillement de courtoisie. Un homme d’une
soixantaine d’années se leva alors derrière moi et lança une
protestation énergique qui pétrifia l’assemblée. « - M. Vazquez, vous aurez cette fois l’amabilité de nous parler de l’inavouable ! ».
Il se rassit, sourit gentiment à ceux de ses voisins qui l’observaient
encore et leva sereinement le menton en direction de l’estrade.
Ces milieux érudits anglais regorgeaient d’excentriques. Le
professeur reprit son idée là où il l’avait laissée.
«- N’est-ce
pas un acte de pédophilie que de déflorer une enfant de 13
ans ? », reprit mon voisin. « Que la fillette soit
votre femme n’enlève rien à la chose ! ».
Des
murmures outrés traversèrent la salle. Le conférencier ôta ses
lunettes et
répondit
qu’il ne pouvait supporter que l’on salisse le nom d’un
artiste d’exception.
L’autre
brandit un catalogue.
« -
Lisez ! s’exclama-t-il. Lisez, page 123 de votre
brochure ! Il est dit que Leonor Izquierdo, l’enfant
déflorée par Machado, et il avait 33 ans !, était sa femme
depuis le 30 juillet 1909. Il est dit qu’elle était âgée de 16
ans le jour de son union avec le poète sévillan. C’est un
mensonge ! Une falsification de l’histoire ! L’enfant
avait en réalité 13 ans le jour de son mariage ! J’ai ici
les copies de son extrait de naissance. Leonor mourut trois ans
après cette union, le 1er aout 1912, de
« complications pulmonaires ». Elle avait alors à peine
dix-sept ans et avait connue une vie conjugale intense, pourquoi en
douter ? »
«
- Il est dégoûtant ! cria quelqu’un. Qu’on le jette
dehors ! ».
« -
Je vous lirai l’extrait d’une lettre du poète à son ami don
Pedro Chico, écrite des années après la mort de la petite :
« Si le bonheur est quelque chose de possible et réel –ce
que je pense parfois- je l’identifierais mentalement aux années
de vie passées à Soria et à l’amour de ma femme, dont le
souvenir constitue la base la plus solide de mon âme ».
Un
silence étonné plana un instant sur l’assemblée. Un
conférencier prit la parole :
- Vous
voyez bien qu’ils s’aimaient !
- Nul n’entre
ici s’il n’est géomètre ! répondit le trouble-fête.
- Mais
certainement, Monsieur, certainement !
- La
nature de l’amour d’une jeune fille de 13 ans est
fondamentalement différente de celle d’un homme qui a passé la
trentaine ? Vous devriez le savoir.
Le
conférencier fourra le nez dans ses papiers et garda un silence
coupable.
C’est
alors que l’homme fut jeté dehors.
Je
sortis et l’abordai. Il me montra les photocopies d’acte de
naissance de Leonor Izquierdo et me dit que ses parents, originaires
de la province de Soria, avaient donné leur accord à cette union.
Les autorités civiles et religieuses ne s’y étaient pas
opposées non plus.
Je fit
quelques recherches les jours suivants et je découvris que l’histoire
de cet homme était vraie.
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