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Cette œuvre phare, dans le sens plein du terme, éclaire, guide,
elle est incontournable et bien que publiée en 1961, elle est encore
d'actualité. C'est une de ces œuvres qui résument tout, qui va
tellement loin, qu'on peut tout trouver à l'intérieur, on peut aller
y chercher tout ce que l'on veut. C'est un livre qui pose beaucoup
de questions. Cheikh Hamidou Kane est un philosophe, il s'interroge
tout au long de son œuvre sur la fascination qu'exerce l'Occident,
sur sa propre foi, sur le métissage, sur le matérialisme occidental.
L'auteur sénégalais mêle spiritualité et philosophie ainsi que des
passages de grande poésie. Il hésitait entre plusieurs titres, le
premier qu'il a retenu était Dieu n'est pas un parent,
expression peule comme pour mettre en avant l'inaccessibilité de
Dieu car rappelons que son récit porte avant tout sur l'itinéraire
spirituel du jeune Samba Diallo. Il choisira comme titre final
L'aventure ambiguë, le mot est lâché. L'aventure du héros Samba
Diallo est à la fois philosophique et métaphysique et le dénouement
de l'histoire est ambigu, il est soumis au jugement du lecteur.
Le livre retrace la vie du jeune Samba Diallo, enfant du pays des
Diallobé, d'abord élevé selon les traditions spirituelles et de
sagesse de ses ancêtres à l'école coranique et qui par la suite
devra aller à l'école française afin d'apprendre à
« à lier le bois au bois...
pour faire des édifices de bois... » et pour apprendre « l'art de
vaincre sans avoir raison ». avec une question lancinante pour les Diallobé
« avons-nous encore suffisamment de force pour résister à
l'école et de substance pour demeurer nous-mêmes ? ».L'aventure de
Samba diallo, c'est évidemment l'aventure du peuple africain et
au-delà de tous les peuples colonisés, soumis à l'acculturation : le
transitement par l'hybride, le passage obligé dans l'entre-deux.
A un moment du livre, Samba Diallo dit : « Je ne suis pas un pays
des Diallobé distinct, face à un Occident distinct, et appréciant
d'une tête froide ce que je puis lui prendre et ce qu'il faut que je
lui laisse en contrepartie. Je suis de venu les deux. Il n'y a pas
une tête lucide entre deux termes d'un choix. Il y a une nature
étrange, en détresse de n'être pas deux. »
On a beaucoup parlé de la détresse du héros, de la tragédie, de la
tristesse de l'œuvre, d'une œuvre qui se termine par une mort
étrange assimilée à un suicide. Or, s'en tenir qu'à cet aspect de
l'œuvre c'est rester en surface, c'est largement minimiser le propos
de Cheikh Hamidou Kane ou même le dénaturer.
Il cherche à faire dialoguer les civilisations. « Chaque heure
qui passe apporte un supplément d'ignition au creuset où fusionne le
monde. Nous n'avons pas eu le même passé, vous et nous, mais nous
aurons le même avenir rigoureusement. L'ère des destinées
singulières est révolue. Dans ce sens, la fin du monde est bien
arrivée pour chacun de nous, car nul ne peut plus vivre de la seule
préservation de soi. Mais, de nos longs mûrissements multiples, il
va naître un fils au monde. Le premier fils de la terre. L'unique
aussi. »
Il porte un regard lucide, critique, avant-gardiste sur le monde. Il
ouvre la voie, écarte les brèches, amorce le dialogue. Visionnaire,
il imagine la résolution des conflits, révolutionnaire même il voit
en l'homme colonisé un acteur majeur, l'homme des révolutions en
marche.
« Dans la cité naissante, telle doit être notre œuvre, à nous tous,
Hindous, Chinois, Sud-Américains, Nègres, Arabes ; nous tous,
dégingandés et lamentables, nous les sous-développés, qui nous
sentons gauches en un monde de parfait ajustement mécanique. "
Il assigne à l'homme définitivement dans l'entre-deux une tâche
noble : " Ce qui nous manque tant en Occident, à nous qui venons de
la périphérie, c'est peut-être cela, cette nature originelle où
éclate notre identité avec eux. La conséquence est que la Grande
Royale a raison : leur victoire sur nous est aussi un accident. Ce
sentiment de notre absence qui nous pèse ne signifie pas que nous
soyons inutiles, mais au contraire, établit notre nécessité et
indique notre tâche la plus urgente, qui est le déblaiement de la
nature. »
Mais le vingtième siècle est aussi le siècle des révolutions ratées
et du triomphe du capitalisme :
« Avec le vingtième siècle est-ce grand soir de la révolution qui
s'annonce ? Voici que fébrilement elle se barricade dans l'ombre,
derrière la peau noire du dernier des esclaves, Piere - Louis (...) »
« L'homme n'a jamais été aussi malheureux qu'en ce moment où il
accumule tant. Nulle part, il n'est aussi méprisé que là où se fait
cette accumulation. C'est ainsi que l'histoire de l'Occident me
paraît révélatrice de l'insuffisance de garantie que l'homme
constitue pour l'homme. Il faut au bonheur de l'homme la présence et
la garantie de dieu. »
L'œuvre de Cheikh Hamidou Kane est une ode à la nature, à la
famille, à Dieu. Loin d'être une œuvre sombre, c'est une œuvre
lumineuse où la mort singulièrement et celle du héros est vue d'une
manière sereine, positive, un lien vers l'Authentique, vers la
Vérité, vers Dieu.
Soria Yaya
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