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Un chien mort après lui


Jean Rolin
P.O.L éditions, 2009


Le corps s’apprivoise, comme souvent cette « chienne de vie » qui traîne ses guêtres dans les recoins d’une affection passée. Signe plus ou moins de superstition suivant laquelle les maladies du corps et même de l’esprit s’enracineraient. Certains anciens sages prônaient même ce mode provocateur de la marge. Motifs, ou plus simplement symptômes de la post-colonisation, des chiens vagabondent un peu partout sous notre regard de crainte et de pitié. Chiens sauvages ou figures mythiques du Cerbère, gardien de l’outre-tombe sur le fleuve du temps, les récits légendaires et les charniers leur livrent souvent en pâture les cadavres des morts encombrants. La prédation guette ou l’indifférence. L’abandon rôde sur les traces impies.

Enquête, essai mais aussi récit, puisque la narration allie péripéties, voyage et réflexion sur cette marge de l’animalité. Pas n’importe quel animal, bien sûr, mais le fidèle compagnon de l’homme, un Argos pouvant encore reconnaître Ulysse après 10 ans d’Odyssée ou un autre anonyme pouvant revenir sur la tombe de son maître après sa mort. Jean Rolin, ou plutôt l’auteur, mène l’enquête sur le phénomène des chiens errants. Sous l’aspect scientifique, on apprend que ces chiens sont dits « féraux », anglicisme importé tout en étant d’origine latine : « feral » désigne l’animal domestique retourné à l’état sauvage, à savoir tout chien errant, sans domicile et maître. Leurs repères sont souvent les décharges, les hôtels ou les restaurants dans les grandes villes.

Roman didactique, sans doute, mais aussi approche de l’animal en nous, laissé pour compte dans un monde de plus en plus global. Du bord de la mer Caspienne au bord du lac Tanganyika, de la Thaïlande jusqu’au Chili en passant par le Rwanda, la Russie, l’Australie et Haïti, le style collecte la sépulture des étapes. Est-ce seulement un prétexte ? Un chien abandonné apparaît au détour d’un chemin ou d’une rue au Sud Liban comme dans les banlieues de Moscou. Les données abondent littéralement dans une quête de reconnaissance. Malgré tout, une exception en voie de disparition, le Dingo d’Australie ou les mystérieux chiens chanteurs de Nouvelle-Guinée, que ces peuples éloignés rapportent avoir entendu ou vu dans les plus hautes altitudes. Les références cinématographiques et littéraires découvrent les parages du vagabondage. Pour ne citer que la dernière phrase d’Au-dessus des Volcans de Malcolm Lowry que l’on retrouve dans l’épisode à Haïti, « quelqu’un jeta un chien mort après lui dans le ravin » (« somebody threw a dead dog after him down the ravine »).

 

Dimitri Jageneau

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