|
Malgré son influence sur la scène française et internationale de l'entre deux guerres dans le domaine des avant-gardes esthétiques, l'apport d'Amédée Ozenfant (1886-1966) reste peu connu du grand public. Les éditions Cercle d'Art comblent cette lacune avec Françoise Ducros, spécialiste d'Ozenfant, qui a publié un volumineux livre d'art sur l'homme et son oeuvre. C'est l'occasion de souligner l'importance de son parcours. En boulimique, Ozenfant a mené les carrières de peintre, éditeur de revues, fondateur d'écoles d'art et professeur, théoricien d'esthétique et fondateur du mouvement puriste.
Car s'il répète à l'envie ses convictions - entre autres la vérité que recouvre le Purisme - il est persuadé de la nature universelle de ses préoccupations. Ce qui lui fera écrire, avec esprit d'ouverture et de compréhension : " Dès son origine, j'avais refusé de limiter le purisme à une esthétique : je voulais que ce soit non pas une façon de faire mais une façon de penser et de sentir, en somme une philosophie, un esprit : un Esprit nouveau ".
Emergeant sur la scène française à l'issue de la Première Guerre mondiale, broyeuse d'avant-gardes, il mène une activité de peintre tout en fondant une première revue : L'élan. Il se rapproche très vite de Charles Edouard Jeanneret, futur Le Corbusier, grâce à des expositions communes de peinture. Vient alors le temps d'un manifeste : " Après le cubisme ".
Si Françoise Ducros consacre les deux premiers chapitres à ses débuts, le corps du livre prend forme à partir de l'abandon de la première modernité que sont l'impressionnisme, le postimpressionnisme et le cubisme. Intéressé par l'architecture, sa rigueur, son sens de l'espace et des volumes, Ozenfant développe les principes d'un mouvement artistique qui dépasse les clivages de discipline. Le purisme, dont le nom informe déjà le contenu, sera un mouvement où les attributs du monde nouveau, l'industrie, la vitesse, la machine, la rationalité, auront la part belle. Il s'agit de considérer que l'art est avant tout affaire de conception et que son organisation doit être établie selon un " tracé régulateur ". L'art aurait donc ses lois à l'égal des sciences. Pour cela, Ozenfant dégage des " invariants ", formes géométriques qui prennent place " dans le dispositif à émouvoir " qu'est le tableau.
Le purisme, qui aura des correspondances en Europe, est le socle sur lequel il développe son travail d'artiste, de théoricien et de pédagogue. Il fonde autour de 1920 la fameuse revue d'esthétique L'Esprit Nouveau avec Le Corbusier et le poète Paul Dermé et propage ses idées. Proche d'autres artistes et mouvements tels le poète Tristan Tzara, Fernand Léger, le dadaïsme, le surréalisme, le Bauhaus, il infléchit ses recherches à partir de 1925. En peinture, il réintroduit la figure humaine et s'attache à une vision de plus en plus proche de l'humanisme à mesure que montent les fascismes en Europe.
D'une influence grandissante à travers la diffusion de ses écrits, Amédée Ozenfant développe dès le milieu des années 1920 une pédagogie à l'Académie moderne où il enseigne avec Léger. Face à l'escalade politique et militaire en Europe, il s'exile aux Etats-Unis en 1939 et poursuit alors une intense activité de " passeur " au sein de l'Ozenfant School of fine art qu'il fonde à New York. Il y enseigne à des artistes américains importants tels Gerald Murphy ou Roy Lichtenstein. Son retour définitif en France n'a lieu qu'en 1955. Il continue ses démarches picturales jusqu'à sa mort en 1966, dans un éternel va-et-vient entre figuration et abstraction, sans jamais quitter les règles de composition qu'il avait défini avec le purisme. Ses dernières toiles possèdent une dimension méditative accentuée et sont épurées à l'extrême. Il ne reste plus que l'essentiel ; une sensation d'espace où règnent quelques couleurs dominantes, les bleus, les gris, les blancs, les noirs...
Malgré la somme d'informations décryptées par Françoise Ducros, le livre éprouve quelques difficultés à expliquer la faible reconnaissance de ce côté de l'Atlantique de l'œuvre peint. Ozenfant est en effet peu présent dans les collections publiques françaises des années 1950-60. L'auteur ne cache pas qu'il reste hasardeux d'avancer des arguments irréfutables. Sa brouille de longue date avec Le Corbusier, son absence prolongée hors d'Europe ou le sacre déjà consommé des " grands " Matisse, Picasso ou Léger, tout cela lui aurait fait ombre...
Au-delà des questions historiographiques et des apports scientifiques (voir l'appareil critique et la bibliographie abondants), consulter le livre de Françoise Ducros permet de côtoyer une grande figure de la modernité, mais aussi les œuvres d'un artiste qui a su dépasser les dogmes largement répandus dans l'art moderne. C'est ce qui assure aux interrogations d'Ozenfant un caractère souple et ouvert. Elle lui confèrent ainsi une position de relais entre les avant-gardes passées et la création d'aujourd'hui.
Gunther
Ludwig
|