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Le poète russe constructiviste Khlebnikov ne démentirait pas la voie tracée d'Henri Chopin dans une poésie excessivement sonore, Hugo Ball non plus au cabaret Voltaire de Zürich qui a vu naître le mouvement Dada. Henri Chopin produit disques et partitions phonématiques sous toutes ces coutures. Il est un des grands harponneurs de la baleine blanche. Dans ce dernier livre, il nous présente tour à tour avec les graphies de sa machine a écrire les frappes et les descriptions d'un art alphabétique.


 

 

Graphe-Machines

Henri Chopin
Editions Ikko
2005, ISBN 2-916011-07-2

 

 

 

 

Certains s'attachent à la lettre pour l'exhumer et la faire voler en éclats. La revendication de la lettre n'est plus autorité mais au contraire déploiement d'une latence énergique. Le typewriting anglais explicite un autre envers que la frappe de la machine. L'écriture touche à l'inscription d'un "général" comme l'anglais "type" le suggère. L'écriture renvoie à un "universel" tranché par les langues qui l'agitent. Les Graphes imaginent la signalétique de la référence.

L'alphabet regorge de successions et de combinatoires pour faire mots. Dans les années 30, la poésie objectiviste de Zukofsky avait chanté la lettre " A " sous l'inspiration des cantates polyphoniques de Jean Sébastien Bach. Des plasticiens et des poètes avaient même fondé dans les années 50 le lettrisme dont le regretté Raymond Hains disparu depuis peu représentait une figure de proue. D'autres mouvements, et non moins le moins célèbre mouvement Oulipo, s'amusaient à la " mathématique " des mots.

Dire que Chopin, homonyme du compositeur, se joue allègrement des mots et pourrait s'inscrire dans ces mouvements serait mésestimer le chemin atypique de ce poète expérimentateur qui s'est volontairement engagé dans le travail sonore des vibrations et du souffle. Un Heideggérien pourrait affirmer dans un élan ésotérique que le monde tient le souffle pour expirer et inspirer le bruit vocal. Mais le caractère sonore et vibratile de Chopin s'en échappe pour s'intéresser aux séquences performatives des lettres qui produisent des bribes versatiles et bizarrement moins aléatoire que linéaire dans la fuite de la frappe sur la page blanche. Devant ou au-dessus comme surcharge et évanescence du quadrillage, des morceaux de la machinerie d'écriture imprime des composantes qui appellent l'envers/l'endroit de ce qui s'écrit plus bas sur cette même page. Ce livre expose et formule à la fois la curiosité de l'espace.

« Aucune lettre n'est immobile ». (La numérotation des pages est absente, petit jeu : quelle est la lettre dont notre auteur parle)

A l'orée des rondes, la fracture détonait par secousses de boîtes vocales. Pandore réfléchissait et durcissait dans des pas perdus. Quelques, plus loin, excavaient consternants l'impasse et le gai savoir. Les lettres accompagnent, s'effacent et refondent sursis. Jeu de piste et de descriptions, pour chaque lettre un paquet d'autres lettres devine le manège sinueux.
« Qu'est-ce
que c'est
que la
finesse
d'un
quadrillage
sinon la
quintessence
de l'esprit
des quanta
 »
(Même petit jeu, c'est plus facile ici).
D'autres textes sont plus évocateurs, je vous rassure tout de suite, puisque la lettre est dite, mais d'autres l'effacent et l'interrogent. Salvation de notre curiosité qui peut s'accrocher par atermoiement. Ce livre est d'une fraîcheur et d'une souplesse. Il s'affile au regard de la lecture et se dévore par sauts et retours de pages pour créer et recréer les attaches. Ce livre constitue, sous une forme ou autre, un " Art Poétique " d'une teneur ample.

Dimitri Jageneau

1 commentaire

Depuis près d'un demi-siècle, Henri Chopin s'est évertué à la recherche des vocables et de compositions aléatoires de sonorités. La fascination de la voix et l'usage du micro, comme des techniques électro-acoustiques caractérisent sa quête de musique et de voix poétique. Fondateur de la fameuse revue de poésie sonore OU (1964-74), ses collaborations diverses avec les festivals internationaux de poésie comme avec les studios expérimentaux de par le monde (Cologne, Paris, Australie, Canada, …) l'ont propulsé comme un des expérimentateurs et des visionnaires les plus prolifiques et les plus déroutants dans les constellations du verbe créateur. A ces jours, il a publié plus d'une vingtaine d'ouvrages et de disques qui allie voix et phonème comme base de ses combinatoires verbales. Citons de manière sommaire : Signes (éditions Caractères, 1957) ; L'Arriviste (éditions Caractères, 1958) ; Chopin dans l'Essex (Genval et Fagne, 1969) ; Le Dernier Roman du Monde (éditions Cyanuur, 1970) ; Le Homard Cosmographique (éditions Morra, 1992) ; La Crevette amoureuse (éditions Morra, 1992) ; - & + (VOIX éditions, 1993) ; Les Riches Heures de l'Alphabet (éditions Traversière, 1993) ; Les Riches Heures signistes des chopin's (éditions Espace Donguy, 1993) ; Notes au Soleil (éditions Traversière, 2000) ; Les Portes ouvertes ouvertement (VOIX éditions, 2001); Mirage des 27 (Studio Morra, 2001) ; Luce Lune (éditions Traversière, 2001) ; La Marche de la Mort (VOIX éditions, 2004) ; Le Grand Monde de la Grande Poésie (le corridor bleu, 2004).

 

 www.erratum.org/chopin

 www.archipel.org

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