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La décennie nous administre une piqûre de rappel de ce que fût le grand
cauchemar des années 80. Mais au bout de ce portrait de l'époque, se
pose la question de la configuration des possibles qui s'offrent à
nous.
LA DECENNIE
le grand cauchemar des années 1980
François Cusset
La Découverte / Cahiers libres
Octobre 2006 - 372 pages - 23 €, ISBN 2-7071-4654-4 |

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Avec La décennie, François
Cusset nous administre une piqûre de rappel de ce que furent les
années 80, qu'il n'hésite pas à qualifier de cauchemardesque. Avec
pour seul horizon indépassable la soumission à la réalité économique
et l'émergence d'un nouveau capitalisme, fondée sur la consommation
culturelle et médiatique, toute contestation sociale ou théorique
aurait été rendue impossible. Mais en sommes nous réellement sorti ?
Au bout de ce portrait de l'époque, se pose la question de la
configuration des possibles qui s'offrent à nous..
Si les années 80 s'annoncent avant tout comme la victoire du temps
médiatique, et de l'amnésie perpétuelle qui l'accompagne, alors le
livre de François Cusset en est bien leur antidote absolument
nécessaire. Bien sûr, il nous était parvenu de cette époque quelques
clichés qui en faisaient déjà celle des " années fric " mais on
avait appris à se méfier des clichés et de ces découpages sommaires
qui font de l'histoire un ensemble de modes hétéroclites se
succédant arbitrairement.
On se disait qu'il devait bien y avoir eu autre chose. Puis surtout,
ce qui nous manquait, c'était l'articulation des débats, des réseaux
et des pratiques sociales qui donnent à une époque sa cohérence.
C'est précisément ce que s'attache à restituer François Cusset. Au
final, son jugement est bien sans appel mais il ne se contente pas
d'une carte postale ou de quelques faits marquants qu'il prendrait
comme des symptômes, suffisant à la conceptualisation d'un air du
temps. L'intérêt de son livre réside avant tout dans le foisonnement
des références qui restituent aussi bien l'exercice du pouvoir, le
paysage de la presse écrite, les débats entre intellectuels, que la
production culturelle télévisée, cinématographique ou littéraire, et
quelques données sociologiques viennent en plus appuyer sa démarche.
Travail d'autant plus précieux que cette érudition est mise au
service d'une vision de notre histoire.
Ce qui est en jeu ici, ce n'est pas tant le portrait de cette
décennie, que la mise en perspective de ce qu'elle représente par
rapport à ce qui la précède pour mieux comprendre ce qui a engendré
notre présent. D'ailleurs François Cusset ne s'en tient pas au
découpage arbitraire du calendrier et fait remonter l'homogénéité de
la période qu'il étudie au milieu des années 70 et la prolonge
jusqu'au milieu des années 90, soit en fait une décennie de 20 ans.
La vision est donc clairement polémique et semble viser en première
ligne ceux qui, depuis maintenant trente ans, ne cessent de faire
remonter tous les maux de notre société à mai 68 et à une certaine
idéologie qui l'aurait accompagné alors que celle-ci fut toujours
minoritaire et plurielle. Mai 68 ne fut qu'une parenthèse vite
refermée. Les années qui suivirent en recyclèrent de nombreux thèmes
mais ce ne fut que pour mieux les détourner de leur cible, au profit
de la consommation généralisée et d'un hymne aux valeurs de
l'entreprise comme seule manière pour l'individu de se réaliser. La
résistance au pouvoir fut transformée en liberté de consommer et
d'entreprendre. En bon deleuzien, François Cusset ne confond pas le
devenir révolutionnaire avec l'avenir de la révolution.
S'il va jusqu'à qualifier les années 80 de cauchemardesque, c'est
que pour lui elles rendirent impossible tout mouvement de
contestation aussi bien sur le plan théorique que sur celui des
mouvements sociaux. La politique prit la forme de la gestion, le
savoir celle de l'expertise. Le corps ne fut plus perçu comme une
source d'expérience mais comme un capital à gérer ou une image à
soigner, de même que la culture ne fut plus un moyen de
s'individualiser mais l'élément dans lequel nous ne cessons jamais
de baigner. Et enfin, l'entreprise prit la place du seul paradigme
capable de penser le lien social.
Mais existe-t-il réellement une époque à tel point monolithique ? En
effet, on peut se demander si cette radicalité, que l'auteur
recherche ici en vain, n'est pas l'effet d'une position de surplomb,
anachronique, qui lui ferait passer à côté des enjeux réels des
débats et des mouvements. D'autant que parfois l'utilisation d'un
vocabulaire emprunté à la vulgate marxiste peut faire craindre la
caricature. Pourtant, il ne passe pas sous silence les polémiques de
l'époque même si il juge ces différends superficiels et renvoie les
protagonistes dos à dos. Plus encore, la pensée de Deleuze et celle
de Foucault trouvent tout de même grâce à ses yeux et représentent
clairement le modèle à suivre. Mais, en effet, les quelques sources
de contestation dont il reconnaît l'existence sont alors
complètement marginalisées.
Alors se pose la question de notre temps. Notre contemporain prend
sa source dans les années 80, parfois comme si l'histoire n'avait
pas avancée. Déjà dans l'actualité de l'époque, " les banlieues ", "
le foulard islamique ", le sida, le chômage, la mondialisation.
Pourtant le début des années 90 marque un changement notoire. Sur
fond de mobilisations sociales, le mouvement altermondialiste rend à
nouveau possible une pensée radicalement différente.
Les luttes des sans-papiers et du droit au logement, les
revendications des descendants des victimes de la colonisation et
les émeutes de l'hiver dernier, marquent bien, depuis un peu plus de
dix ans, le retour sur le devant de la scène de la violence des
rapports sociaux et d'une contestation venue en grande partie des
réseaux associatifs. Cependant ces différents mouvements ont du mal
à s'incarner dans un discours politique capable de sortir des
revendications communautaires et à établir des rapports
transversaux. L'espace public serait-il devenu si soumis au pouvoir
médiatique que même ces nouvelles contestations seraient
contraintes, pour trouver leur place, de lui emprunter ses formes en
se transformant en groupes de pression, concurrents ?
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François Cusset est l’auteur de Queer
Critics (PUF, 2002) et French Theory (La Découverte, 2003).
Il enseigne l’histoire intellectuelle à Sciences-Po et à
Reid Hall, branche parisienne de l’université de Columbia. |
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