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A bientôt 50 ans,
Mircea Cărtărescu a conservé des allures d'adolescent. Grand, les
cheveux longs et noirs, une mèche sur le visage, il scanne le monde
qui l'entoure d'un regard vif et sans concession. De l’adolescence,
il conserve l’intransigeance. Son tempérament et la richesse de son
œuvre ont fait de lui un poète et romancier unanimement salué en
Roumanie, d’où il est originaire. Un succès qui a permis au
fondateur du post-modernisme roumain d'être traduit et reconnu à
l'étranger.
La Roumanie perd
sous ses traits le visage d’un pays européen économiquement pauvre
pour revêtir les atours d’un pays culturellement riche, en pleine
effervescence littéraire : nombreux sont les cénacles d'auteurs qui
ont vu le jour à travers tout le pays depuis le renversement de
Ceauşescu en 1989, après 25 années de dictature.
Le réveil. A
l'heure où certains écrivains portaient aux nues l'idéologie
communiste, lui a suivi sa propre étoile. «
Pourtant, j'ai longtemps cru que je vivais dans le meilleur des
mondes, affirme l’auteur. Je viens d'une famille simple, qui vivait
sans confort, sans télévision, sans livres. Mes parents étaient
persuadés de la justesse de la politique communiste.»
Viens l'époque où il va au lycée : le jeune Mircea commence à poser
des questions en-dehors de sa famille, tentant de démêler le vrai du
faux dans le discours officiel tenu à l'époque. «
Mon réveil fut brutal. La théorie était belle :
fraternité, entraide, amitié... Mais en réalité régnaient la peur,
la pauvreté et la violence faite aux consciences.»
Cette prise de
conscience est un électrochoc, déterminant dans la suite de son
parcours. En 1976 commencent ses études à l’Université. Il intègre
un groupe universitaire underground alors que règne le totalitarisme
idéologique. Ses membres écrivent et fabriquent manuellement des
documents aux allures de manifestes. C’est avec fierté que l’auteur
se remémore cette époque : « les mots
et la poésie étaient notre manière de résister.” Le groupe ne
cherche pas à se faire publier, mais à conquérir un espace de
liberté : l’important est de se lire mutuellement et d’échanger, les
uns chez les autres. “C'est comme ça que nous avons survécu.»
Littérature et
dictature. Lorsque certains évoquent
-abstraction faite de toute référence idéologique- les qualités
littéraires de certains auteurs qui se faisaient les chantres du
régime Ceauşescu, la réponse fuse, tranchante comme un scalpel :
« Si j'avais vécu la révolution à 13
ans, j'aurais eu une position à la Robespierre : j'aurais condamné
presque tout. Je n'aurais pas compris que des gens qui avaient une
conscience ne se soient pas révoltés. Aujourd'hui, beaucoup de
jeunes demandent à leurs parents pourquoi ils n'ont rien fait. Ils
répondent : "je t'ai élevé, ce que je n'aurais pas pu faire si l'on
m'avait emprisonné". Je dois dire que je suis incapable de dire qui
a raison sur ce point.»
La censure. Mircea
Cărtărescu publie son premier recueil de poésies en 1980. Suivront
plusieurs autres ouvrages de poésie, de prose, plusieurs critiques
et théories littéraires. Questionné sur la question de la censure,
il met à jour les paradoxes de son pays : «
j'ai connu la censure dès 1980, au début de mes années
universitaires. Je me souviens de l'un de mes livres, censuré non
pas pour des raisons politiques, mais par les imprimeurs qui
refusaient mon manuscrit. On peut donc dire que le peuple lui-même
m'a censuré.» Il affirme que Ceauşescu
a longtemps été soutenu par le peuple, «
même si dans les blagues on se moquait de lui comme d'un homme
qui met son clignotant à gauche pour tourner à droite
», ironise-t-il.
Qui a fait la
révolution ? A l'époque où Ceauşescu arrive au pouvoir, en 1965, le
pays compte 70 % de paysans, qui deviennent alors ouvriers. En 1979,
sur fond de crise économique, le peuple manque de nourriture et le
rêve d'un "monde des ouvriers" commence à s'écrouler. Pendant les
cinq dernières années qu'il a passées au pouvoir, Ceauşescu perd
tout soutien. C'est alors qu'il met en place la police politique, la
Securitate, maintenant le pays sous son joug.
Mircea Cărtărescu
porte sur cette succession d'événements historiques un regard sans
concession. « Je continue à penser que
ce n’est pas le peuple mais la Securitate qui a renversé Ceauşescu.
Ces gens-là avaient du pouvoir et beaucoup d'argent, mais ils ne
vivaient pas aussi confortablement qu'ils le souhaitaient,
puisqu'ils ne pouvaient pas dépenser leur argent. Le renverser leur
a enfin permis de vivre comme de véritables capitalistes.
Aujourd'hui, on peut affirmer que 90 % des grands patrons roumains
viennent de là. Il serait naïf de penser que la révolution est née
d'une aspiration à la démocratie, ou à l'intégration européenne, ou
je ne sais quoi d'autre dans ce genre...»
Une saga
multiforme. Paysans, ouvriers, officiers, artistes... Les
personnages anonymes qui ont participé de cette Histoire se
retrouvent en filigrane dans la trilogie romanesque sur laquelle
Mircea Cărtărescu travaille actuellement. En filigrane, car le vrai
sujet de cette œuvre est ailleurs. Commencée avec Orbitor,
paru aux éditions Denoël en 1999, cette plongée métaphysique et
poétique à travers le temps et l'espace se poursuit avec L'œil en
feu qui vient de paraître chez le même éditeur. «
Mon roman porte sur l'identité. Le sujet en est moi-même,
Bucarest, le monde», affirme l'auteur,
un brin mégalomaniaque. « C'est le monde
tel que je l'ai vécu.» De Bucarest, dont
il est originaire, il donne à découvrir les rues, les tramways, les
immeubles et leurs transformations. Du monde, il nous offre la
Nouvelle-Orléans, Amsterdam, et bien d'autres univers, mêlant rêves,
réalité, légendes et superstitions.
Mircea, personnage
principal de ce roman-fleuve, nous livre son enfance, son
adolescence, en faisant des détours par la genèse de l'histoire
familiale : autant de « tableaux
entreposés en vrac dans la pinacothèque grise de [sa] mémoire.»
Inhérents à ce parcours, les nombreux essais philosophiques qui
jalonnent les pages constituent sans doute ce qui laisse les
sentiments les plus prégnants chez le lecteur. Lorsqu'on interroge
ceux qui l'ont lu, on trouve les même mots dans leur bouche :
« une fois qu'on a plongé dans cet
univers, extrêmement poétique, on ne veut plus en sortir.»
L'auteur prend un plaisir non-dissimulé à évoquer cette singularité
qui fait sa poésie : « la poésie relève
du monde naturel, c'est pourquoi j'utilise un vocabulaire
scientifique. Selon moi, la plus belle poésie, ce n'est pas celle de
Baudelaire, c'est la phylogénie. Savourant l’effet obtenu, il
précise le terme : le développement de l'embryon humain passe par
toutes les étapes de développement des espèces depuis des
millénaires».
Cette œuvre
philosophique, scientifique et littéraire impressionne d'autant plus
qu'elle se construit de manière aveugle, l'auteur assurant qu’il ne
sait pas lui-même ce que la page suivante lui réserve.
Sa puissance
littéraire lui vaut d'être comparé à Borges par la critique et il
enchaîne les prix littéraires depuis 1989. Le dernier en date
récompensait en 2004 l’énorme succès en Roumanie de Pourquoi nous
aimons les femmes, recueil de récits et d'articles rédigés dans
l'édition roumaine de Elle. Cette notoriété lui permet aujourd'hui
d'aider les auteurs qui débutent. Pas facile à l'heure où les bonnes
critiques ne suffisent plus, car désormais, en Roumanie, il faut
aussi savoir faire décoller les ventes.
Cécile
Verdier
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