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“Une
douzaine d'années avait passé depuis que l'on ne m'appelait plus
"la Petite Bijou" et je me trouvais à la station de
métro Châtelet à l'heure de pointe. J'étais dans la foule qui
suivait le couloir sans fin, sur le trottoir roulant.
Une femme portait un manteau jaune. La couleur du manteau
avait attiré mon attention et je la voyais de dos, sur le tapis
roulant. Puis elle marchait le long du couloir où il était
indiqué "Direction Château-de-Vincennes". Nous étions
maintenant immobiles, serrés les uns contre les autres au milieu
de l'escalier, en attendant que le portillon s'ouvre. Elle se
tenait à côté de moi. Alors j'ai vu son visage. La ressemblance
de ce visage avec celui de ma mère était si frappante que j'ai pensé
que c'était elle. ”
Patrick
Modiano
La
petite Bijou
Gallimard,
2001 - 95 Francs, 153 pages. |
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Les
histoires qu’écrit Modiano, on ne le répète que trop, sont en grande
partie autobiographiques et se ressemblent de livres en livres, de romans
en romans. Selon certains, Modiano écrirait toujours la même, la
démultipliant à l’infini, changeant seulement le sexe de ses héros,
leur âge et leur qualité. On retrouve en effet, le même Paris des
années 1960, la même ambiance de pensionnat, la même quête du passé,
les mêmes inquiètes interrogations dans la Petite Bijou et Des
Inconnues.
La
Petite Bijou, de son vrai nom Thérèse, est une jeune fille de dix-neuf
ans qui croisant par hasard une femme portant un manteau jaune élimé et
lui trouvant une étrange ressemblance avec sa mère disparue depuis
quelques années, la suit et en vient de là à se questionner sur son
passé, à rechercher ses origines. Pour Thérèse comme pour tous les
personnages de Modiano, il y a les êtres du présent et ceux du passé.
Tous deux se mêlent et entre eux se tissent d’étranges ponts.
Chez
Modiano, on a l’impression que le futur n’existe pas tant le passé
prend de place, tant il empêche le héros d’avancer et de se projeter.
Le passé paralyse, il provoque une étrange maladie. La jeune Bijou est
prise de vertige, elle a la tête qui tourne, elle n’a plus d’appétit,
elle a mauvaise mine. Elle est contaminée par un mal qui est en elle
seule, celui de ses origines. Ce mal trouve sa source dans son enfance,
dans une souffrance si refoulée qu’elle ne ressurgit que maintenant,
trop tard.
Modiano
montre comment certaines personnes sont attaquées par les griffes d’un
passé qui ne dépend pas seulement d’elles et se posent des questions
qu’elles ne pourront jamais résoudre. Ces malheureux recherchent des
aides, des protecteurs et les trouvent. La Petite Bijou rencontre ainsi
une pharmacienne qui la prend sous son aile, et un jeune traducteur qui l’écoute
avec une affectueuse attention.
Elle
revit toute son enfance au cours de ses déambulations parisiennes : ici elle
croit reconnaître le grand appartement qu’habita sa mère un temps, là
le garage que possédait son prétendu oncle Jean Bori. Elle redessine
Paris, donne un sens à chaque rue, chaque place. Modiano décrit
précisément la ville et on pourrait sans problème suivre les
déplacements de Thérèse, emprunter les mêmes rues.
Certes,
Modiano peint le Paris des années 1960 – à la station Montparnasse, il
y a longtemps qu’on a installé des tapis roulants – mais on s’y
retrouve tout de même, pris de l’irrésistible envie de s’assurer que
le café " Calciat " se trouve encore avenue de Paris à
Vincennes, que la librairie Mattei se situe encore boulevard de Clichy.
Modiano
décrit en fait, dans chacun de ses ouvrages, la disparition des choses et
des êtres. Chaque élément est condamné à disparaître et les
personnages, habités par le manque et l’absence, ne peuvent accepter
ces changements, de peuvent vivre dans un monde où les repères s’effacent
de plus en plus.
Le
style très clair, très précis, de l’auteur - cette " écriture
blanche ", qui caractérise la littérature de la seconde moitié du
XXème siècle - donne toute sa force au roman, le rendant attachant et
poignant. Avec le choix d’un récit à la première personne, oscillant
entre passé et présent, Modiano pénètre dans l’âme d’une jeune
fille et nous pousse à l’aider ce que ne nous permet pas notre position
de lecteur.
Nathalie
MEYER
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