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L'art de César Aira est qu'il
écrit la peinture avec un tel dépouillement et une telle finesse de
style que notre curiosité s'en trouve avide. A l'heure où de
nombreux livres se prétendent spirituels, ce livre nous montre
comment le genre initiatique dans la littérature n'est pas mort. Il
nous apprend aussi comment le regard peut faire peau neuve dans la
rencontre du singulier jusqu'à provoquer aux plus confins de
nous-mêmes une autre apparence.
Un épisode dans la vie du peintre
voyageur
César Aira
Editions Michel Lafon
2001, ISBN 2869161182
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Par paragraphes entrecoupés de blanc, le récit s'estompe et se
propose de suivre le fil narratif d'une histoire. Récit ou plutôt
roman ? L'écrit se confond avec la quête et la description des
paysages inexplorées des Andes. L'auteur nous raconte l'histoire
d'un peintre atypique d'un peintre voyageur dénommé Rugendas du
début du XIXème siècle. Ce peintre des paysages exotiques aurait
connu lors de son premier voyage en Amérique latine et
particulièrement au Brésil et au Rio de la Plata, une première
expérience qui lui vaudra une certaine renommée pour le livre qu'il
publiera. Le grand géographe Humboldt le considérait comme un des
meilleurs artistes géographes de son époque. Le texte de César Aira
annonce pourtant la couleur. Un second voyage parti de Santiago de
Chili pour rejoindre Buenos Aires en traversant la Cordillère
démentira la théorie simpliste du grand Humboldt. Roman à thèse,
nullement. Mais le style dépouillé et concis croque dans une
fragmentation les traces de ce second voyage. Pour qui ne connaît
pas cette théorie, Aira nous l'expliquera en temps voulu dans le
corps narratif. La clarté se noue au lavis de nos impressions.
« Rugendas fut un peintre de genre. Son genre fut la physionomie
de la nature, procédé inventé par Humboldt. Ce grand naturaliste fut
le père d'une discipline qui mourut en grande partie avec lui : la
Erdtheorie, ou Physique du monde* (en français dans le texte), une
sorte de géographie artistique, de captation esthétique du monde, de
science du paysage. Alexander van Humboldt (1769-1859) fut un savant
universel, peut-être le dernier ; il prétendait appréhender le monde
dans sa totalité ; la vue lui parut le chemin le plus adéquat pour y
parvenir, par quoi il adhérait à une longue tradition. Mais il s'en
écartait dans la mesure où ce qui l'intéressait, ce n'était pas
l'image isolée, " l'emblème " de la connaissance, mais la somme
d'images coordonnées dans l'ensemble d'un tableau, dont le " paysage
" était le modèle. » (p. 10-11)
Accompagné d'un autre peintre allemand naturaliste, Krause, et de
deux guides chiliens, Rugendas partit pour une traversée dans les
régions montagneuses du Chili et de l'Argentine et arriver de
l'autre continent pour finalement voir les pampas légendaires. Les
deux peintres découvraient à chaque vallée et montagne
l'efflorescence créatrice de la Nature. Les caprices du relief et de
la faune inspiraient des trouvailles dans ce chemin entre les deux
points qui zigzaguaient au gré des bivouacs et des esquisses.
Mendoza représenta la première ville argentine. L'espoir est de
pouvoir assister à un malon, à savoir un raid d'Indiens chez
les Blancs, essentiellement destiné à voler du bétail. Plus loin
dans leurs routes, ils rencontrèrent des terres désolées et vides.
La terre était poussiéreuse et la fournaise accablait les voyageurs
artistes. La plaie des sauterelles avait fait ses ravages. La
chaleur et le jeune pour les chevaux avaient raison de la patience
de Rugendas. Il décida d'aller vers les hauteurs du Sud et son ami
vers le Sud. Mais un orage se préparait. Au fil de sa pérégrination
solitaire, notre héros fut foudroyé. Sa survie sera marquée
indélébilement sur son visage et au niveau de sa sensibilité
dorénavant hyperactive. Le voyage ne pouvait continuer. Le retour à
Mendoza était le plus sage. L'espoir se réalisa aussi, de telle
manière que même diminué et sous médication, l'extralucidité
visuelle de Rugendas trouvera expression dans les croquis dans cette
attaque des Indiens sur la ville. La dernière image du livre est le
moment où le peintre se met autour du feu pour dessiner les visages
des Indiens après une journée de déferlantes furieuses et criardes.
Aira s'attache avec talent à traiter un rapport jamais simple et
réussi à nous donner à voir des bribes du parcours d'un peintre
atypique, qui est connu pour avoir été le premier à peindre le motif
du malon. S'agit-il de la fameuse théorie pictura ut
poesis, qui consistait à ce que chaque tableau soit toujours
narration d'une scène mythologique et biblique que les poètes
avaient fixée dans la tradition ? Tout au contraire, Aira présente
ses hommages à ce que les mots ne peuvent que nous faire deviner.
Nous aurions plutôt un renversement de la théorie de la Renaissance.
Le genre roman s'amuse aussi dans l'enquête et l'initiation du
voyage et de la vision pour nous rapporter la vie d'une peintre dans
ces territoires inconnus d'une Amérique latine. Ce livre se veut "
fidèle ", l'auteur s'est documenté et a lu la correspondance de
l'auteur pour prodiguer une mosaïque d'effusions et de perceptions.
Le voyage rencontrerait toujours ainsi une limite et une
métamorphose. Le peintre aventurier Rugendas l'a payé cher puisqu'il
a été défiguré et meurtri dans sa chair. Cette limite et cette
métamorphose sont avant tout mentales, enfin je crois.
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César Aira est né à Coronel
Pringles, province de Buenos-Aires, en 1949. Il est des
grands écrivains argentins contemporains. D'autres de ses
ouvrages sont traduits en français : La Robe rose- Les
Brebis, Maurice Nadeau, 1988 ; Nouvelles Impressions du
Maroc, Arcane 17, 1991, Canto Castrato, Gallimard, 1992 ;
Ema, la captive, Gallimard, 1994 ; Les Larmes, André
Dimanche, 2000, La Guerre des Gymnases, André Dimanche,
2000. |
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