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« Dans la quantité de choses qu’on fait ensemble, il y a l’annonce de tout ce qui viendra plus tard – et aussi de tout ce qui ne viendra pas. »

Bernard Schlink
Amours en fuite
Gallimard, 2001
Traduit de l’allemand par Bernard Lortholary et Robert Simon

Voilà un livre qui montre que les Allemands n’ont pas encore complètement digéré les atrocités commises durant la seconde guerre mondiale, et que la deuxième et la troisième génération s’en sent encore responsable. On constate, dès le début de l’ouvrage, que Schlink a du mal à supporter l’histoire de son pays, que ce soit celle de la guerre ou celle du mur ayant séparé est et ouest. Le Liseur, dernier livre de l’auteur, avait connu un important succès, tombant en une période agitée par les souvenirs des camps, de la Résistance et de la Libération. Nombre d’ouvrages avaient fleuri à cette époque et l’on ne pouvait qu’être las de voir les éditeurs attacher plus d’intérêts à leur valeur marchande qu’à leur valeur littéraire. Ceci dit, nous ne remettons pas en question les qualités du Liseur, roman au suspens contenu et assez bien construit présentant un jeune homme s’attachant sans le savoir à une gardienne de camps de concentration.

Nous trouvons cependant fatigant de voir ces bons sentiments, ces sortes de confession, d’excuses à tout bout de champs. Et l’on aurait envie, à la fin, de douter de leur sincérité !

Sur les sept nouvelles composant Amours en fuite, deux, et les plus longues, s’intéressent au passé Nazi de l’Allemagne et décrivent des personnages se sentant coupables de faits qu’ils n’ont pas commis. Dans la Petite fille au Lézard, un jeune homme est obsédé, passionné par un tableau que possèdent ses parents et découvre peu à peu qu’il est intimement lié aux agissements de son père pendant la guerre.

Dans la Circoncision, Andi, étudiant allemand séjournant à New York, vit une relation amoureuse avec Sarah et éprouve une gêne quant à ses origines, pensant que leurs deux religions les empêchent de s’aimer pleinement et dressent un rempart contre leur amour. Bernhard Schlink décrit bien le mal-être des Allemands à l’étranger aussi bien que dans leur pays. Loin de chez eux, ils se croient condamnés par les autres et sentent des regards suspicieux, accusateurs.

Sans doute, les histoires qu’il raconte sont-elles très personnelles, voire autobiographiques. Bernhard Schlink est juriste, la plupart de ses personnages le sont également. Bernhard Schlink a souvent séjourné aux États-Unis, ses personnages aussi. Bernhard Schlink est un homme et tous ses héros aussi. L’architecture du recueil est assez intéressante car si les premières nouvelles se situent en Allemagne, les dernières se passent aux Etats-Unis ou en Amérique Latine. Ainsi les protagonistes semblent-ils fuir leur pays, semblent-ils fuir désespérément quelque chose, le poids de leur passé, celui de leur conduite, de leurs responsabilités… Et c’est d’histoires d’amour qu’il s’agit. Bernhard Schlink présente des hommes qui ne parviennent pas à vivre pleinement leurs relations amoureuses, qui ont peur des femmes, peur de l’engagement, peur d’eux-mêmes et de ce qu’ils doivent ou ne doivent pas faire. Dans Les Poids Gourmands, Thomas, malgré de nombreuses activités et trois maîtresses, ne parvient pas à combler le vide qui l’habite et à être heureux. Il fuit devant son devoir de père, d’amant, d’architecte et de peintre pensant que sans être heureux soi-même on ne peut rendre heureux autrui. Dans L’Infidélité, un homme cédant aux avances que lui fait la femme d’un de ses amis, les perd peu à peu tous deux, sans comprendre à temps pourquoi la femme s’est donnée à lui, et sans agir pour sauver leur amitié. Dans L’Autre, un homme récemment veuf reçoit un jour une lettre d’amour destinée à feu sa femme. Il est tenaillé par la jalousie et part à la rencontre de cet autre qui a métamorphosé la perception qu’il avait de son épouse. Toutes ces histoires d’amour, assez compliquées, sont cruelles et malheureuses. Bernhard Schlink semble percevoir l’homme comme incapable de se donner pleinement et de comprendre la femme. Celle-ci, à travers ces récits, semble beaucoup plus lucide, beaucoup plus franche, elle ne paraît pas comme l’homme, tourmentée par des choses qui ne dépendent pas d’elle. La femme peut s’engager à fond, mais l’homme ne peut la combler.

Amours en fuite est en fait un recueil désespéré où l’homme s’avère être un bon à rien tant sur le plan sentimental, que sur celui du vécu, un être qui fait pleurer et ne peut rendre heureux.
Nathalie MEYER
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