Syngué Sabour, Pierre de Patience
Atiq Rahimi
P.O.L éditeur, 2008
Prix Goncourt 2008
« Quelque part en Afghanistan ou ailleurs », dans un paysage de guerres
entre des forces armées étrangères et des moudjahidines. Talibans, le mot en est
absent, seuls des hommes avec des turbans noirs apparaîtront. Ou aussi la
présence du mollah qui rythme la journée par les appels à la prière. Le plus
important n’est pas la désignation, et pourtant comment dire ce que le cœur ne
peut plus contenir pour une femme, « la » femme perdu dans une chambre d’ une
bâtisse d’un quartier d’une ville, où les combats font rage chaque nuit tombée.
Une bombe éventrera la maison voisine. L’allégorie perce l’actualité du récit
entre un homme mortellement blessé à sa gorge par une balle et cette « femme »,
qui est aussi mère de ses enfants et tente de le soigner, de le rappeler à la
vie.
La narration s’égrène comme un chapelet de confidences et de non-dits confessés
par la femme à son mari combattant, paralysé qu’il est dans une lente agonie. La
femme ose parler, lui raconte ce qu’elle n’aurait jamais cru pouvoir dire, ce
qui l’agite pour épuiser ce qu’elle ressent au plus profond de son cœur et de
son corps de femme. Shéhérazade n’est pas loin, mais le récit s’estompe au
rythme des journées survécues. Bien sûr, une femme seule doit se défendre des
intrus en temps de guerre. Elle ira même à se dire prostituée pour se sauver,
car la chair de ces femmes appartient à tout le monde et n’est propriété
d’aucun. On apprend aussi que ces enfants ne sont pas de lui, mais nés d’une
relation en cachette, de manière à ce que l’opprobre ne s’abatte pas sur elle et
qu’elle ne soit répudiée par la famille, si, d’aventure, elle n’était pas
capable d’enfanter.
Un conte cristallise, au cœur du texte, l’énigme du « bonheur » - si ce mot peut
prendre sens -, auquel aucune réponse ne peut apporter solution, un conte que sa
grand-mère lui raconta quand elle était encore petite et qu’elle raconte à son
tour. Un roi craignait d’avoir une fille, depuis que les astrologues lui avaient
prédit qu’elle causerait le déshonneur de sa couronne. Ainsi la première, comme
la deuxième, furent tuées dès leur naissance. La troisième enfant y échappa avec
la complicité du bourreau et de la reine, et ils s’enfuirent, tous, hors du
royaume. Le roi décida, dès lors, de partir en conquête dans des terres
étrangères à la recherche de sa femme partie. Des années passèrent, avant que le
roi n’arrive dans le pays où ils avaient trouvé refuge, et qu’il menaçait de
ravager. Les conseillers de la reine lui enjoignaient de rencontrer ce roi
tempétueux, mais la reine refusait toute entrevue. La fille, connue pour sa très
belle beauté et son intelligence, proposa à sa mère de rencontrer ce roi
belliqueux, mais la mère, bien sûr, s’y opposait. Malheureusement, ce qui ne
devait arriver arriva. La fille désobéissa et commit l’irréparable de passer la
nuit avec ce roi étranger. La malédiction s’était réalisée.
Le père de son mari mortellement blessé, à qui elle raconta cette histoire, lui
expliqua :
« Dans ce conte, il te faut donc malheur et sacrifice, pour que tu parviennes
à une fin heureuse. Mais ton amour de toi-même, et l’amour que tu portes à tes
proches, t’empêchent d’y réfléchir. Cette histoire exige un meurtre. Le meurtre
de qui ? Avant de répondre, avant de tuer quelqu’un, il faut que tu te poses une
autre question : Qui désires-tu voir heureux, vivant ? Le Père-roi ? La
Mère-reine ? Ou la Fille-princesse ? Dès que tu te poses cette question, tout
change, ma fille. En toi et dans cette histoire. Pour cela, il faut que tu te
débarrasses de trois amours : l’amour de toi-même, l’amour du père et l’amour de
la mère ! (p.112)
La prouesse de cet écrivain afghan n’est pas tant d’écrire en langue française,
mais bien plus de formuler dans un style dépouillé, voire laconique, la matière
d’une tragédie actuelle, comme il y en tant dans des pays en guerre, comme aussi
cette forme de lumière qui persiste dans les temps d’aveuglements. Ce récitatif
de confessions se résout, il est vrai, un peu de manière spectaculaire, dans une
réponse de mort. Est-ce le sacrifice de soi, et dans ce cas, le sacrifice de la
femme, qui permet d’atteindre le bonheur ? Le bonheur de qui ? On ne peut le
supposer. Est-ce vraiment cette réponse qui donne lieu au dénouement, ou plutôt
à la renaissance de la violence après l’illusion du sacrifice ? Cette lecture ne
peut laisser indifférent.
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