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n jour de grève ordinaire, avec ses transports en commun raréfiés, une affichette monochrome
scande en marge de ma rétine « Contre la crise: optons pour le retour au Franc
»
Ou quelque chose dans le genre.
« Ca y est !… » me dis-je, sans
poursuivre le fil de cette pensée, à peine réveillé et pressé que je suis.
Dans le train, j'ouvre le Courrier international que j'ai eu le temps d'acheter
au passage : 'Le retour des démons nationaux', 'Effervescence à l'Est', 'Dérive
morale et nationaliste', 'Demandez donc au gouvernement d'à côté'…
« Ca y est !….. La phase 2 a commencé » me traverse de nouveau l'esprit.
Alors, je
m'interroge. Phase 2 de quoi ? Après l'appréhension, l'isolement et le repli sur
soi ? Avec l'anxiété, le retour des 'ismes' aguicheurs ? Ceux qui prétendent
indûment pouvoir soulager nos angoisses ? Nationalisme, communautarisme,
intégrisme, protectionnisme, poujadisme,… ?
Ou alors, est-ce parce-que cela a
depuis un moment, un air de déjà vu ?
Dans l'air du Déjà vu, on a déjà eu la
complainte de la Crise de 29. Cet obscur 29 qui entraîne dans sa farandole 33
puis 38 et (pour finir ?) 39-45. Après tout, avec la crise Géorgienne de l'été
dernier, on a bien eut le droit à l'évocation de celle des Sudètes. Mais autant
le dire de suite, je fais résolument partie de ceux qui pensent que si la vie
comporte de nombreux 'cycles', aucun d'entre eux n'est véritablement la
répétition du précédent.
Non, cet air de déjà vu, aimerais-je dire, avait
déjà sa complainte écrite. Tout au moins pour ceux qui semblaient être capables
d'en déchiffrer la partition : quelques entrepreneurs, banquiers, économistes
honorables qui, par leurs messages d'alerte, se sont retrouvés (à tort ou à
raison) chevillés au mouvement altermondialiste :
« Le système capitaliste
est en train de s'autodétruire ! Les Etats ayant renoncé à leur droit régalien
d'émettre la monnaie, la "bulle financière spéculative" va éclater et provoquer
des conséquences dramatiques. » Tel était, en substance, leur message. De
Paul
Hawken1 à Lucien Pfeiffer2 en passant même par
Jean Peyrelevade3, voilà
plusieurs années qu'ils allument leurs signaux d'alertes. « Plus proche et plus
certain que le réchauffement climatique » pour Lucien Pfeiffer, « Aussi
indéniable que la loi de la gravitation » pour Dimitri Orlov4, la crise et la
récession, arrivent.
Des analyses (plus ou moins) pertinentes avaient été
publiées. L'alarme avait été (confidentiellement) donnée. Des propositions (de
bon aloi, ou presque) avaient été élaborées.
En vain.
Personne, ou si peu, n'en ont entendu parler avant La Crise. Le plus intriguant, c'est que
quasiment personne, ou guère plus, ne peut les entendre aujourd'hui.
Autres temps, autre mœurs dit le dicton. Pourtant les réflexes restent les mêmes : nous
détestons tout autant que nous craignons les Cassandres. Singulièrement quand
leurs 'prophéties' se réalisent ; elles nous privent du refuge salutaire de
l'ironie et du persiflage. Drôle de nature qui ne supporte pas d'être confrontée
à ses propres erreurs et juge plus sage de garder le même cap. Celui qui l'a
pourtant conduite au bord du précipice.
« Jusque là, tout va bien » dit le fou...
Oh, certes, nous ne sommes pas des autruches. Ni des moutons. Nous
cherchons, sinon à comprendre, au moins de l'aide, des solutions, des plans.
Nous faisons appel à des 'spécialistes' de l'économie. Ceux-là même qui
n'avaient pas vu venir cette crise. Et les revoilà, paradoxalement, à la une des
média. Les Messier, Kerviel, Sylvestre et même les Strauss-Kahn et Attali -
pourtant difficile à placer sur le même plan que les premiers - qui se fendent
de livres ou de leçons de Crise (ou de pire) pour les Nuls, que nous sommes.
Chacun y va de son analyse, de son (auto) critique, de sa vision des choses.
Et…, c'est là, que pointe, parfois, entre deux portes ouvertes enfoncées, notre affaire de 'cycles'.
Qu'ils soient de Marx ou qu'ils soient de Kondratiev,
Juglar, ou Kitchin. Qu'ils soient courts ou long. Historiques, économiques ou
prophétiques, face à l'incompréhension, à nos doutes, à nos peurs, les
spécialistes (circonspects, de circonstance ou gourous) aiment à poser de
grandes lois générales, à l'apparence solide et rassurante comme le sont tout
aussi bien les mathématiques ou le rythme des saisons (avant le réchauffement
climatique, cela va sans dire). Les grands événements qui ponctuent la vie,
l'évolution ou l'économie auraient alors un rythme, des cycles, des périodes,
des phases que nous pourrions, peut-être, sait-on jamais, estimer, calculer,
mesurer… Comment ne pas s'étonner que certains y aient vu une possible Martingale ?
Phase de croissance, courbes de rendement dressées vers le haut, indicateurs
verdoyants et fractales boursiers, subdivisés en objectifs, quarter et autres
segmentations de business plan et de croissance à deux chiffres. Dans cette
boulimie du gain à court terme, c'est de perte de notion du réel, de
dématérialisation de la réalité, de manipulation des repères et de mélange des
genres dont il est question.
A l'accusation, on ne peut plus juste, des " banques qui ne font plus leur métier "
(i.e. financer les entreprises) que nous entendons, enfin, aujourd'hui, nous
pourrions en poser d'autres de la même essence : " les entreprises qui ne font
plus leur métier " (qui est d'entre-prendre, c'est-à-dire
travailler ensemble,
dans un but commun pour un profit partagé5), ou " les politiques qui ne font
plus leur métier " en privatisant leurs droits régaliens et s'abandonnant à la
confusion des genres pour s'improviser VRP d'une économie de marché...
C'est de
cet état de confusion et de perte de repères, que né notre marasme. Cette crise
a pour épicentre notre marche forcée vers la dématérialisation (on pourrait tout
aussi bien dire dé-moralisation ou déshumanisation) que nous menons depuis près
d'un siècle. Notre temps n'est plus matérialiste, au sens le plus large de ce
terme, il est dé- (ou sub-) matérialiste. A force de vouloir être logique et
raisonné, il est devenu intellectualisation, abstraction et, pour finir,
purement spéculatif. On ne travaille plus ensemble (entreprendre), on n'est plus
qu'une charge inscrite dans le passif du bilan ; quand le capitale est placé à
l'actif 6. Le moyen est devenu le but. La boucle est bouclée… ou plutôt
renversée...
« Ca y est !… »
Cet air de Déjà vu me ramène,
insidieusement, vers d'anciennes lectures, adolescence oblige, nettement plus
hermétiques (quoi que) et ésotériques qu'elles ne le sont devenues avec le
temps. Des lectures où, déjà, il était question de cycles, de périodes mais
aussi d'années platoniciennes, de point vernal, d'ère du Poisson ou du Verseau.
Et entre celles-ci, parfois, des phases de chaos, des Bellum omnium contra
omnes, des guerres de tous contre tous, au sens de Hobbes7.
Si cet 'intermède obscur' varie selon les traditions, les filiations religieuses ou
autres sources 'spirituelles', on y trouve certaines constantes. Comme la peur
du (retour) du Malin. Ou plutôt d'abstraction du Malin, de déracinement, de
déshumanisation, de perte des repères et d'inversion des valeurs (l'Antéchrist prenant l'aspect d'un
Sauveur).
Au fond, peu importe, si on croit à
ces légendes. Ce n'est pas pour rien que les Contes font l'objet de nombre
d'études sociologiques, ethnologiques, anthropologiques ou psychanalytiques ces
dernières années. Entre réalité et imaginaire, on peut retrouver la notion
d'Imaginal d'Henri Corbin8.
Ce qui importe, c'est que de ces représentations, ont souvent nourries (malgré elles ?)
toute une phraséologie pseudo manichéenne. Dans divers mouvements d'extrême
droite, à l'origine et de manière plus commune ces derniers temps.
De ce point de vu là, les nombreux discours sur le thème de La guerre du bien contre le mal, distillés par
G.W. Bush, comme par d'autres, prennent ici un sens encore plus inquiétant.
Intégrisme, nationalisme, xénophobismes, racismes,… Le marché de la peur de
l'autre reste une valeur sûre. On nous vend une guerre du Bien contre le Mal.
Mais, en réalité, c'est bien de guerre de tous contre tous (les autres) dont il
est question.
Si la guerre du bien contre le mal a bel et bien
commencée, son champ de bataille se situe essentiellement à un autre niveau. C'est ce que nous
rappelle un terme qui est à l'essence de toute notion de combat : le Jihad. Ce
mot, tiré du Coran, apparaît essentiellement dans une expression " al-jihad bi anfousikoum ", ce qui signifie
Lutter contre les aversions de votre âme.
Voilà peut-être la première leçon que nous apprendrons au bout de cette crise :
il ne s'agit pas de combattre les autres. Il s'agit avant tout de s'améliorer,
soi-même, avant de combattre pour améliorer la société. Il s'agit de remettre
l'humain au centre de nos préoccupations, de nos entre-prises, de nos valeurs.
Et pour cela il n'y a pas d'autres armes que la curiosité, l'ouverture aux
autres, l'ouverture d'esprit , l'aspiration à la vérité, à la connaissance,…
bref, ce qui fonde la culture.
Patrick Herrmann
17 février 2009
- Paul Hawken, The ecology of commerce
(L'écologie de Marché ou l'économie quand tout le monde gagne), trad. Française
aux éditions Le Souffle d'Or.
- Lucien Pfeiffer, Chef d'entreprise, puis patron de banque et inventeur du crédit-bail :
La fin du capitalisme... et après ?, aux Editions Yves Michel
- Jean Peyrelevade, ancien conseiller économique de Pierre Maurois et patron du Crédit Lyonnais :
Le Capitalisme total, à la République des idées au Seuil.
- Dmitri Orlov, Directeur général de l'Agence des communications politiques et économiques à Moscou :
Vive la solidarité, extraits traduits dans le Courrier international
du 19 janvier.
- Trois des quatre questions auxquelles doit répondre toute notion d'entreprise : Que va-t-on faire ensemble ?
Avec qui ? Comment se partagera-t-on les résultats ? Le 4e point étant Qui commande?, mais à cette question,
comme à la précédente, la réponse est aujourd'hui quasiment invariable de part la structure juridique des sociétés :
celui qui détient le capital !
- L'une des propositions de L. Pfeiffer, pour éviter cette crise, était de pouvoir donner aux entreprises
la possibilité d'avoir une structure juridique différente des sociétés par actionnariat : la société des collaborateurs
(voir notre article)
- Thomas Hobbes, Le Léviathan, ou Traité de la matière, de la forme et du pouvoir d'une république
ecclésiastique et civile, 1651
- Henri Corbin dans Pour une charte de l'Imaginal, prélude de
Corps spirituel et Terre céleste défini un Mundus Imaginales,
une réalité « qui n'est ni le monde empirique des sens ni le monde abstrait de l'intellect ».
Ecrit en 1953, il a été réédité chez Buchet-Chastel en 2005