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DES CHIFFRES
ET DES APOCALYPSES

Petit objet elliptique à l’usage des éditorialistes et chroniqueurs en quête de sens pré apocalyptique…

D

ans le délicat et récurant exercice de l’éditorialiste, comme celui du chroniqueur, le coup de la panne est chose inimaginable. C’est là que survient la tentation du marronnier. Quoi de mal après tout ? L’essentiel est de partir d’un fait, un évènement ou une déclaration, d’où on tirera la substantifique moelle, c’est-à-dire quelques idées, pensées ou généralités riche de sens, de signifiants… parfois bien sentis.
Dans ces moments là, peu importe, se disent certains, que la matière première soit de moindre qualité ; ils retomberont toujours sur leurs pieds ! On peut bien prendre le risque de lancer quelques évidences, si c’est fait avec panaches et dextérité ! C’est donc à toi, ami éditorialiste-chroniqueur frivole que je m’adresse.

Autant le dire de suite, chez nous, on ne fait pas meilleure figure. D’ailleurs, en ce qui me concerne, en tant que lecteur, il m’arrive de me laisser séduire par l’appel du marronnier. Oh certes, pas n’importe quel marronnier. Chacun ses valeurs ! En tous cas, c’est ainsi qu’entre un dossier sur l’Iran et un autre sur Copenhague, j’ai acheté, avec une fébrilité certaine, le Courrier International spécial « Prophéties, apocalypses & fins du monde – Un numéro terrifiant » Sic !
Eh oui : de Crises mondiales en Tsunami, de Réchauffement climatique en Tremblement de terre, de Débats sur l’identité en Problématique sur l’immigration, je veux en savoir plus ! Je rêve de regarder sous les jupes de l’actualité anxiogène histoire de voir si derrière cette nébulosité noire, il n’y aurait pas quelques mystères plus profonds… Sans vilain jeu de mots.

Quel mal m’en a pris ! Déjà un peu fâché que mon hebdo aligne autant de numéros spéciaux, à un tarif, forcément, spécial, alors ami éditorialiste-chroniqueur du monde entier, je te le dit tout de go, tu ne t’es pas trop foulé ! Petit malin que tu es ! Tu t’es borné à présenter quelques belles brochettes d’enfonçages de portes ouvertes servis avec une sauce aigre-douce supposée humoristique ! Certes, admettons, que le côté sarcastique, moqueur et ironique, soit un réel choix éditorial dont l’objet serait de déminer la morosité ambiante… est-ce une raison pour écrire des poncifs pas jolie-jolie ?
Crois-tu vraiment qu’on y ai vu que du feu ? Pendant que tes collègues journalistes moissonnent de la bonne info angoissante que ton rédac chef et les maquettistes vont bien mettre en valeur dans de grands plats pour faire monter la sauce, toi, tu nous prépares ton billet d’humeur, histoire de te moquer de la sinistrose ambiante ? Petit futé va ! Pile tu gagnes, face on perd !

Ami éditorialiste-chroniqueur, il ne suffit pas de tirer quelques bonnes conclusions socio-économico-générales, encore faut-il que ce qui mène à ton feu d’artifice final tienne la route. Quoi de plus agaçant que de se mettre au niveau d’un Jean-Pierre Pernaut qui, il y a maintenant 10 ans, lançait d’une mine débonnaire « Eh oui ! Tous les milles ans c’est la même histoire. On attendait le bug de l’an 2000 et il n’est pas venu ! ». Evidement, il n’est pas donné à tout le monde de savoir combien de fois on a passé le cap des 1000 ans depuis qu’on a établi le calendrier grégorien ! Bref, dans ce numéro spécial Apocalypse, tu nous as donné de belles perles à propos des dates de Fin du monde, futures et passées, comme celle de ce gentil éditorialiste du Guardian, qui nous lance à propos du 666, un « n’importe quel nombre ferait l’affaire ! ». Ben voyons !

Alors, ami éditorialiste-chroniqueur, je ne vais pas être chien. Je vais même t’aider à préparer ton prochain papier apocalypto-marronnier et te révéler de grands secrets occultes sur cette affaire de nombre !

Le premier de secret, c’est qu’un nombre signifie plus que la quantité qu’il représente. Prends ce fameux Mille (1000). Quand, à une époque où le langage SMS n’était pas encore la norme et que tu terminais une lettre par « Mille baisers », il était bien entendu que tu n’avais nulle intentions de coller réellement 1000 bises à Tati Suzette. Tu voulais juste dire plein de baisers. Une multitude de baiser. Des tonnes (qui veulent également dire 1000) de baisers. Mille, c’est une multitude, pleine et défini (délimité). Il en est exactement de même quand, enfants nous en rajoutions (des tonnes) et lançions des dix mille, des cent milles, des millions
Par contre, si tu avais dis mille et un(e), tu aurais dis plein, beaucoup, mais plus encore, avec la cerise sur le gâteau, le cadeau Bonux, la cuillérée ou le petit truc en plus. Le hic, c’est que ce truc en plus, nous t’aurait emmené en dehors de l’espace défini du Mille. Au pays des Contes et plus des comptes. Ami éditorialiste -chroniqueur, vois-tu où je veux te conduire ?

Le second secret, c’est qu’on ne compte pas tout de la même manière. Il ne fait pas grand mystère, que si de part le monde on compte les choses par 10, c’est que nous avons… dix doigts.
Par contre, il n’est venu à personne l’idée de compter le temps de la même manière. Est-ce parce qu’il y a 12 signes zodiacaux que nous avons 12 mois dans une année, 2 x 12 heures dans une journée, 5 x 12 minutes dans 1 heure ? 12 apôtres, 12 fils d’Israël, 12 travaux d’Hercule… Est-ce par une sorte d’intuition trigonométrique que le 12 renvoie, dans toutes les cultures, à une même notion : celle du cercle ? La roue du temps. La roue de la fortune ou la roue du karma. C’est la notion du temps qui se répète à l’infini, comme ta montre à ton poignet. Un mois de décembre sera toujours au milieu de l’hiver dans l’hémisphère nord. Minuit, sera toujours au milieu de la nuit.
De là, ami éditorialiste-chroniqueur, tu devines un autre secret ! Le 13, qui est en fait n’existe pas quand on compte par 12. Le ‘13’, c’est le ‘1‘ d’un nouveau cycle. Nouveau cycle dont on ignore encore s’il portera chance ou pas. Le 13, qui se superpose au 1, comme dans la Scène. L’Aigle qui remplace le Serpent ou le Scorpion… Oups. Désolé, ami, je m’égare. Je n’ai pu résister à l’évocation de ce symbole archétypique … Lui aussi traduit, à sa manière, l’idée de changement de cycle. Mais je ne vais pas tout te mâcher.

Revenons à ce 12 qui symbolise le temps qui se répète indéfiniment. Cette manière de représenter le temps, cycliquement, n’est pas toujours idéale… Car, si minuit est toujours au milieu de la nuit, aucune nuit, n’est parfaitement identique à la précédente. La notion du temps, en forme de roue, est ancrée dans l’hindouisme et le bouddhisme par exemple. Dans le mode de pensée occidental contemporain, on représente plus facilement sous la forme d’une flèche, bien droite, en phase parfaite avec l’idée de croissance perpétuelle.
Pourtant, il y a 6 à 12 000 ans, les premiers « européens », symbolisaient le temps dans un entre deux : une spirale qui s’enroule. Ou une spirale qui se déroule. Chacune traduisant l’idée du cercle et, l’idée de croissance, de vie, ou celle de décroissance, de mort. Chaque spirale s’entremêlant, l’une conduisant toujours à l’autre. Du 6 au 9 et du 9 au 6. On y revient ! Sache juste que les successeurs de ces hommes du néolithique, les Celtes notamment, ont largement repris ces symboliques en forme de spirale.

Troisième secret : Il y a une autre manière de compter le temps. Le temps qui ne se répète pas toujours à l’identique. Le temps qui a un début et une fin. On retrouve cette manière d’énumérer les étapes, un peu partout, et particulièrement dans les trois religions monothéiste. C’est le 7. Les 7 jours de la création, les 7 chevaliers de l’apocalypse (tiens), les 7 Archanges, les 7 Péchés capitaux, 7 Merveilles, les 7 Plaies d'Egypte, les 7 jours de la semaine, les 7 planètes, les 7 couleurs de l’arc-en-ciel etc. On peut même rajouter la Botte de 7 lieux ! L’une des manières la plus subtile de représenter le 7, est la Menora, le chandelier de Jérusalem avec 7 branches. Le 1 se reflète dans le 7. Le 2 dans le 6. Le 3 dans le 5. Le 4 est au centre.
Ami, je te laisse chercher plus en avant. Sache juste que cette manière de compter le temps en 7 jours, en 7 périodes, en 7 âges, est celle qui est à l’usage, quand l’idée du temps n’est plus infinie. Ou indéfini. Il y a un début et une fin. Ce qui est avant ou après, est en-dehors de cet espace.

Résumons tout cela, ami éditorialiste-chroniqueur ! Sachant que 1000 est un tout, indénombrable. Que 7 est l’espace-temps considéré comme un tout et qu’il y a un piège, puisque le 7 ne s'écrit plus 7 mais 10 quand on compte par 7, quel est le nombre qui signifie la fin de notre temps ?
Si le tout est 1000, la fin est juste avant : 1000 - 1 = 999 en base 10, mais comme il est question de temps 1000 - 1 = 666, en base 7. Voilà, pourquoi n’importe quel nombre ne fait pas l’affaire et que 666 n’est qu’un pléonasme numérique signifiant ‘fin de temps’.

Il y a bien d’autres mystères, dans cette histoire. Laisse-moi te livrer deux autres secrets à propos des spirales abordées plus haut. Ne trouves tu pas curieux ce 6, en forme de spirale centripète (début indéterminé, fin définie au centre) tournant dans le sens trigonométrique (sens considéré comme impur, dans le bouddhisme par exemple), est le reflet inverse du 9, en forme de spirale centrifuge (début défini au centre, fin indéterminée) tournant dans le sens horaire ? T’es tu demandés également, pourquoi dans nombre de langues latines, germaniques et bien d’autres encore, neuf signifie 9 aussi bien que... nouveau ? Je te dis neuf mois et je te laisse songer à ce mystère.

Maintenant, ami éditorialiste-chroniqueur, veux-tu promettre de ne plus écrire que tout nombre ou toute dates se valent ? Et de ne plus commencer une phrase par un « De tout temps,… », ou par un « Tous les mille ans, c’est la même histoire » ?

Tu n’es pas encore convaincu que chaque nombre, a une tonalité, une couleur, une saveur particulière ? Si tu es un peu musicien, laisse-moi t’aider à appréhender la chose. Si tu as un piano, ou un autre instrument de musique, joue une quinte. Peu importe la quelle. Recommence. Imprègne-toi de cette quinte, puis joue une note après l’autre. La plus grave en premier, la plus aigue ensuite. Maintenant, appelle quelqu’un, ton ami, ton chien, un collègue… Mais attention, appelle-le comme s’il était loin, très loin, bien au-delà de ce que tu peux voire ! Allez, lance un « Oh hééé ! » puis rejoue la quinte, une note après l’autre.

Tout comme l’enfant qui appelle sa mère qu’il ne voit plus, ou le cor sonnant le rappel au fond des bois, en appelant ce qui ne t’était pas visible, si tu as l’oreille musicale, tu as joué naturellement une quinte ! Tu as appelé ce qui est invisible, avec un peu de chance tu auras trouvé la quintessence. Je te laisse à ce mystère !

Au fait, ami, as-tu remarqué qu’il y a 7 tons et 5 demi tons et donc 12 notes dans une ‘octave’ (forcément, en musique, le zéro n’existe pas !)


Patrick Herrmann

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