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Une intolérance endémique
Le discours démagogique, utilisé sans vergogne par le PS français (immigration/délinquance/insécurité) lors du premier tour des dernières présidentielles, discours relayé et amplifié par les moyens de communication, n'a semble-t-il pas été envisagé dans les rangs du PSOE pour redresser la situation actuelle. On serait tenté de voir là un regain d'honnêteté et de bon sens politique mais gardons-nous de tirer des conclusions.
Il s'agit donc, dans un premier temps, de voir cette prudence sous un jour très caractéristique de l'Espagne, une Espagne menacée par un danger encore latent mais qui effraie par son amplitude et qui, après l'Autriche, la France, la Hollande, l'Italie et le Danemark, ne tardera pas à se matérialiser dans le tissu social mais cette fois, d'une façon beaucoup plus radicale et violente qu'ailleurs car le contact réel avec les collectifs étrangers qui augmentent rapidement s'est produit dans un espace de temps très court. 48,6% des Espagnols font preuve de très peu ou d'aucune tolérance envers les coutumes des étrangers .
Ce douloureux réveil ne pourra que bénéficier M. Aznar, véritable instigateur d'un tel état de fait, coupable d'avoir laissé pourrir la situation durant ses deux derniers mandats pendant lesquels la présence des secteurs catholiques et " ultra " de la droite réactionnaire a pris une importance plus que préoccupante et où l'inculcation d'aspects fondamentaux de la démocratie : la citoyenneté et la solidarité, par exemple, a été systématiquement écarté pour ne pas dire éliminé, du débat public et de l'Education. Selon les données fournies par l'Institut de la Jeunesse, 30% des jeunes de 15 à 29 ans considèrent que l'immigration sera, à la longue, " nuisible pour la race " et 24% pensent qu'elle aura des effets négatifs sur la moral et les coutumes espagnoles… 
Dans un second temps, remarquons que l'Espagne est loin d'avoir les problèmes d'immigration et d'insécurité de ses confrères européens et que, malgré les médias qui voudraient nous faire croire le contraire, le " ras-le-bol " des citoyens ne dépasse en rien les limites de la décence . Dans ces conditions, un discours basé sur l'insécurité et le trop plein d'immigrants (" L'Espagne aux Espagnols ! ") n'aurait aucun effet sur l'opinion publique qui, pour le moment, ne se sent pas concernée. Elle est tout au plus " inquiète " ; c'est ce que déduit le Centre de Recherches Sociologiques qui à travers ses études cherche à structurer une perception approximative de l'opinion publique espagnole. Selon le Ministère de l'Intérieur, il y aurait aujourd'hui en Espagne 938.783 étrangers résidents (communautaires inclus) et 300.000 clandestins. 
Quel est donc cette hydre nourrie par M. Aznar et que personne ne veut réveiller ? En Espagne plus qu'ailleurs, l'ensemble de la classe politique est persuadé que la majorité de l'opinion publique est hostile à l'immigration et aux moros . Ce danger qui, dans les articles de fond traitant la société espagnole, n'est quasiment jamais abordé, pas plus d'ailleurs que le " déficit démocratique " dont souffre le peuple espagnol qui n'a pas eu le temps d'évoluer sur ce plan aussi rapidement que sur le plan matériel et économique ; tous ces dangers devraient être pris très au sérieux, malgré toute la subjectivité qui y est rattachée. Les problèmes de El Egido en 1999 , et la très mauvaise entente entre le Maroc et l'Espagne, pays frontaliers historiquement irréconciliables -c'est du moins ce que l'on cherche à nous faire croire- ont dévoilé une réalité dont la laideur civique et sociale laisse présager, si le gouvernement persiste dans sa volonté de ne rien faire pour y remédier, une catastrophe aux conséquences incalculables pour l'Europe et le bassin méditerranéen dans les années à venir. Le parti qui aura l'imprudence de récupérer cette haine ancestrale envers l'Arabe deviendra rapidement le centre d'intérêt de l'Europe tout entière. Pour l'instant, le poste reste vacant… et le parti socialiste espagnol se garde bien de faire le premier faux pas pour changer les choses… Cette couardise pourrait lui jouer un très mauvais tour.

Un sursaut pour la gauche
La grève générale convoquée pour le jeudi 20 juin 2002 par les deux plus grands syndicats espagnols a redonné au PSOE un rôle de première importance dans la vie politique du pays quand M. Aznar a reproché publiquement au chef de l'opposition M. Zapatero de vouloir par de tels agissements " nuire aux intérêts " de l'Espagne et déstabiliser l'économie nationale déjà touchée par la récession. Mais le jour suivant l'altercation au parlement, la direction du PSOE a déclaré qu'elle n'avait pas l'intention de soutenir le mot d'ordre de grève lancé par les syndicats majoritaires : " Le PSOE n'a pas adhéré à la convocation d'une grève que personne ne désire et qui a été provoquée par l'étroitesse d'esprit du gouvernement " .
Le leader communiste (Izquierda Unida), M. Gaspar Llamazares, qui avait déclaré que l'autoritarisme et " l'arrogance " M. Aznar venait de rendre un grand service à la gauche et aux syndicats, vit les effets de son discours atténués, voire ridiculisés par la " prudence " pour le moins surprenante du PSOE ; prudence qui fut interprétée sans équivoque par les secteurs les plus radicaux de la gauche et les parties de l'électorat touchées de plein fouet par la réforme de l'emploi instaurée par décret le 24 mai 2002.
M. Aznar, peu soucieux de rectifier le " préoccupant déficit démocratique " qu'il a engendré en usant de méthodes parlementaires expéditives, nie catégoriquement les accusations de ses adversaires en ce qui concerne la précarité infamante dans laquelle va être plongée une grande partie des travailleurs espagnols au détriment du patronat qui voit se réduire considérablement le coût des licenciements et les barrières administratives relatives au débauchage.

Une nouvelle étape dans la précarité
Au sein du processus général de globalisation de l'économie, l'ensemble du monde du travail se trouve confronté à une puissante tendance à la précarisation. A l'état permanent et généralisé d'insécurité qui oblige les travailleurs à supporter chaque fois plus la domination du capital, vient s'ajouter en Espagne un discours sans précédent qui les criminalise, les rendant coupables de " fraude " en tous genres et de fainéantise, justifiant ainsi les méthodes drastiques qui sont mises en place! Telles furent les justifications que proposa M. Aznar aux parlementaires lors des nombreuses interventions qui précédèrent l'acceptation de la nouvelle loi sur l'emploi proposée par le gouvernement du Parti Populaire .
Ces arguments perçus comme une insulte à l'intelligence et à l'intégrité des travailleurs espagnols ne répondent à aucune réalité sociale puisque selon l'INEM , 3% seulement des chômeurs se rendent coupables de fraude et 3% refusent les offres d'emploi qui leurs sont offertes.
Le discours démagogue de M. Aznar a pour but, dans un premier temps, de renforcer la concurrence pour le travail et dans le travail ; concurrence qui favorise la flexibilité et la soumission des employés tous conscients que dans l'immense réserve de main-d'œuvre qui attend un travail, des centaines de personnes peuvent occuper leur poste. Il révèle aussi qu'une gestion rationnelle de l'insécurité est patente dans les économies néo-libérales qui ont besoin de " diaboliser " certains secteurs de l'économie pour ainsi créer de profondes divisions au sein des travailleurs. Il stigmatise dans un second temps, les professions et corps de métiers déficients, coûteux, voire gênants, au sein de l'univers néo-libéral en expansion ; l'administration et les fonctionnaires, les enseignants, les emplois saisonniers de l'hôtellerie et du monde agricole, etc.
Cette séparation manichéenne entre les " fainéants " et les " honnêtes gens ", les " fraudeurs " et les " payeurs ", est d'autant plus facile à utiliser aujourd'hui qu'elle a toujours été reconnue comme un mal endémique de la société espagnole, mal découvert et pourchassé pendant le " tardo franquisme " des années 70 et tenu pour responsable de la misère qui sévissait en Andalousie et Extremadura . Il est d'ailleurs très révélateur que les régions les plus touchées aujourd'hui par les dernières mesures du gouvernement Aznar soient encore les mêmes …

Un redressement du parti socialiste
Le mépris du Parti Populaire pour ses partenaires sociaux en dit très long sur l'arrogance d'un gouvernement habitué à n'avoir d'opposition réelle ni sur le plan politique ni sur le plan intellectuel.
La situation économique de l'Espagne au moment du sommet européen de Séville, prévu le 21 juin 2002, est totalement en accord avec ce qu'en attendent les ténors de l'économie occidentale. La précipitation avec laquelle fut votée cette loi inique sur l'emploi révèle un souci d'appartenir le plus vite possible au clan des grandes puissances et ceci, quel qu'en soit le prix.
L'opposition du parti de M. Zapatero, le soutien croissant accordé aux syndicats organisateurs de la grève générale du 20 juin 2002, peut signifier la mise en place d'une stratégie de pression progressive contre le gouvernement Aznar. Mais son refus catégorique de soutenir une grève " qui n'est voulue par personne " ne cesse d'être ambigu et laisse dans le flou l'électorat de gauche victime du défaitisme des défenseurs du Wellfare State, électorat déjà à demi convaincu de l'inéluctabilité de la globalisation par les chantres du néolibéralisme.
Selon les derniers sondages, le Parti Populaire est huit points au-dessus du PSOE et s'annonce comme le grand vainqueur des prochaines élections générales de 2004. De son côté, le parti socialiste fait valoir des " statistiques internes " qui le donne gagnant…
Cette hypothétique victoire dépend en grande partie des réussites ou des 
échecs économiques du gouvernement de M. Aznar. Mais le PSOE saura-t-il profiter des faux pas de son adversaire politique ? Son attitude devant la grève générale du 20 juin 2002 laisse présager qu'il ne sera pas toujours à la hauteur de la tâche.
 

Philippe Nadouce
Madrid, le 31 mai 2002

Philippe Nadouce est écrivain et réside à Madrid depuis 1988.

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