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Il serait tentant, en effet, de
descendre une à une les 793 marches en or massif de l'escalier du
bonheur mais l'ensemble des quotidiens nationaux en Europe et dans le
monde libre se sont plu à le faire la
semaine dernière1. Chaque année
-c'est un de ces rituels dont raffolent les journalistes-, chacun
parcourt la sainte liste pour y trouver le premier compatriote. Ainsi
a-t-on appris dans El País du 10 mars que le premier Espagnol, M.
Amancio Ortega, le propriétaire de la marque Zara, se situait au
23e rang avec presque 15 milliards de dollars. Son ex-femme, n'a-t-on
pas manqué de rappeler, occupe le 350e poste avec seulement 2 petits
milliards. Pour les Français, le quotidien
Libération2,
cite Bernard Arnault, le patron du group LVMH, en septième position,
nouveau venu dans le top ten, avec une fortune personnelle estimée à 21,7
milliards de dollars. Chez les Italiens, Le
Corriere della Sera3, cite,
on s'en serait douté, Silvio Berlusconi à la 37e place avec une fortune
personnelle estimée à 11 milliards de dollars. The Times, quant à lui,
n' a pas hésité à consacrer la deuxième page de son édition du vendredi
10 mars au classement de la revue Forbes. L'Anglais le plus riche, nous
apprend-on, n'est pas la reine mais Philip Green, un homme d'affaires
qui capitalise avec sa femme 7 milliards de dollars.
Steve Forbes, l'a déclaré avec bonheur :
« 2005 a été une année
extraordinaire ; comme on n'en voyait plus depuis la fin de la IIe
guerre mondiale »4. Pour ceux qui en douterait ; les chiffres sont là
pour le confirmer ; l'optimisme est général : il y a 20 ans, le groupe
des super riches comptait 140 personnes ; en 2003, on en dénombrait 476.
En 2004 on arrivait à 691. Une centaine de moins qu'en 2005 année déjà
extraordinaire, nous venons de le voir. Les spécialistes prophétisent
qu'en 2006 tous les records seront pulvérisés.
Au fil de ces analyses on nous explique sans fausse pudeur qu'une
génération de milliardaires nous arrive droit du tiers-monde. Les
bienfaits de la mondialisation sans aucun doute. La richesse ce n'est
pas seulement pour les Américains (371 milliardaires) ou les Européens
(176), les pauvres aussi y ont droit... Pour preuve : le Brésil a doublé
le nombre de ses heureux élus qui passent ainsi à 16. Le Moyen-Orient en
compte 56, 15 de plus que l'année précédente ! On compte 33 Russes et 23
Indiens dont le célèbre Lackshmi Mittal au cinquième rang mondial avec
une fortune estimée à 23,5 milliards. La Chine, quant à elle, ne peut
qu'en aligner 8 ; nous ne perdons rien pour
attendre.
Les femmes aussi ne sont pas en reste. On n'en compte pas moins de 78 :
la star du groupe est sans aucun doute Hind Hariri, 22 ans, la fille de
l'ex premier ministre libanais assassiné en février 2005, qui a hérité
d'une fortune estimée à 1,4 milliards de dollars et qui remporte le
titre de plus jeune milliardaire de la planète. J.K. Rowlling, la
créatrice de Harry Potter est elle aussi une nouvelle venue avec un
petit milliard. Moins glamour, mais non moins importante, nous trouvons
au quinzième rang mondial Liliane Bettencourt, la principale actionnaire
du groupe l'Oréal avec 16 milliards de dollars, presque autant d'euros,
faut-il le rappeler. Elle remporte, elle, le titre de femme la plus
riche du monde…
La bourse est la vie…
Tous réunis, `pauvres´ et riches, la fortune totale de ces 793
milliardaires est estimée à 2600 milliards de dollars… soit un peu plus
que le produit intérieur brut de l'Allemagne, la septième puissance
économique de la
planète5.
Un pareil butin reflète sans aucune ambiguïté la répartition mondiale de
la richesse. La revue Forbes semble pourtant s'en réjouir et avec elle
bon nombre de ses confrères. On s'est même, dans l'ensemble, très peu
attardé sur les raisons de cette réalité, laissant les sous-entendus aux
détracteurs du marché toujours à l'affût de mauvaises nouvelles…
Une question est tout de même revenue assez souvent sous la plume des
journalistes de marché6: pourquoi cette augmentation du nombre des super
riches ? Cent deux en un an. La hausse généralisée des cours sur les
places financières internationales, le prix du pétrole, le boom de
l'immobilier ; en somme, la mondialisation de l'économie sont les
réponses apportées. Bien qu'ils soient dans l'ensemble assez avares en
détails sur ce qu'ils avancent, ces analystes font une place de choix au
rôle des actionnaires dans l'apparition de fortunes colossales. Nous ne
manquerons pas de revenir sur le sujet.
Le Financial Times à la
rescousse.
Nous l'avons vu, à l'instar de la revue Forbes, on en viendrait
presqu'à se dire, qu'après tout, la mondialisation n'a pas que des côtés
négatifs.
Prenant le contre-pied de tous ses confrères, un quotidien a pourtant
osé parler du Tiers-Monde et de sa pauvreté endémique le jour suivant la
sortie de l'enquête de Forbes : le Financial Times.
Dans son supplément dominical du 12 mars 2006, il nous présente une
grande enquête intitulée :
« Des grands dépensiers : Bill et Melinda
Gates donnent plus que l'Organisation Mondiale de la Santé. Pourquoi
sont-ils si généreux ? »7. Et oui, la question méritait d'être posée !
En couverture, nous voyons une photo du couple Gates au chevet d'une
fillette malade du choléra, hospitalisée au Centre International de
Dhaka pour la recherche des
maladies diarrhéiques8
- créé par la fondation Gates. Au premier plan, Melinda penchée sur
l'enfant, caresse tendrement son genou tandis que Bill, en retrait,
sourit avec une infinie commisération. Tous deux sont habillés très
simplement, pantalon de toile et polo pour Bill, jupe en toile et pull
pour Melinda. Ce détail a semble-t-il frappé le journaliste chargé de
l'interview, Andrew Jack, un spécialiste du monde pharmaceutique, au
point d'y consacrer le titre de son article : « Les philanthropes décontractés ».
C'est donc sur six pages que notre reporter interrogera sans
complaisance l'homme le plus riche du monde. Il nous montrera dans un
premier temps pourquoi les Gates donnent autant d'argent. Il expliquera
ensuite en détail tout
le bien qu'ils font.9
Cette introduction illustre une seconde photo
des philanthropes10. Cette
fois, le couple est assis en tailleur au milieu d'un groupe de femmes
qui s'apprête à recevoir des microcrédits distribués par la Fondation
Gates.
Haut niveau de visibilité
L'article, proprement dit, commence la page suivante par une rapide
description de l'arrivée à l'aéroport de Dhaka du couple milliardaire;
« les plus grands philanthropes du
monde », nous rappelle-t-on. On apprend qu'ils débutent une tournée de
quatre jours au Bangladesh et en Inde. Les mesures de sécurités sont
impressionnantes ; des snipers des services spéciaux sont en embuscade à
tous les coins de rue ; un cortège de dix voitures complété par une
escorte militaire et une ambulance traverse rapidement les rues vidées
de la capitale pour se rendre au Dhaka Sheraton, l'hôtel le plus luxueux
de la ville où les attendent un cercle restreint de collaborateurs et
quelques conseillers de la Maison Blanche. Ils ont travaillé sans
relâche sur les itinéraires possibles du couple entre les deux pays.
Seulement quelques membres de la délégation seront au courant de leur
emploi du temps.
Bill et Melinda s'expliquent : « C'est un cas extrême […] Ce n'est pas
notre mode de transport préféré. Normalement, nous n'avons jamais ce
haut niveau de visibilité ». Andrew Jack précise alors que ces mesures
de sécurité, digne d'un chef d'état, sont totalement justifiées pour
l'homme le plus riche de monde, un homme qui dépense pour la santé et
l'éducation de ses congénères plus que n'importe quel gouvernement sur
un continent où lui, le
« fondateur de microsoft, est fêté comme un
héros du capitalisme »11.
Héros du capitalisme en Asie et
homme de l'année à l'Ouest12, Bill Gates
ne chôme pas. Il est vrai que ses détracteurs -il en a mais Andrew Jack
n'a pas cru bon d'en parler- ont fort à faire pour placer leur critique
car les chiffres sont impressionnants : la
Bill & Melinda Gates Foundation est la plus grande O.N.G de la planète, forte d'une dotation
de 30 milliards de dollars. Crée en 2000, elle a dépensé quelques six
milliards de dollars pour la Santé dans le monde. Elle a sauvé des
milliers de vies, créé des infrastructures médicales et sanitaires,
développé des programmes éducatifs en Amérique, dans certains secteur de
l'aide humanitaire, celui de la vaccination par exemple, elle est
aujourd'hui incontournable, etc. Andrew Jack prophétise qu'on pourrait
bien voir les effets de ces donations sur l'humanité bien après
que le
nom de Microsoft ait disparu…13
Pour lui, les Gates sont des philanthropes atypiques qui ont décidé de
vouer leurs vies à la réduction
des inégalités dans le monde14. Melinda
travaille de 15 à 20 heures par semaine pour la fondation. Bill, lui, ne
peut donner autant d'heures. Il avoue : « J'ai un emploi à plein temps
avec Microsoft [..] Mais beaucoup de mes heures de lectures sont pour la
fondation ». Il ajoute aussi qu'il ne manque jamais de parler de santé et
d'éducation au cours de ses business trips. Ici un ministre, là un chef
d'état...
Tout pour la communauté
Pour nous aider à comprendre l'atypique générosité des Gates, Andrew
Jack décide de nous emmener dans l'état de Washington, à Laurelville,
plus exactement, petite ville située au nord de Seattle. C'est là que
Bill Gates a grandi. Son père,
William H. Gates y vit toujours15.
« Donner à la communauté est une pratique traditionnelle dans beaucoup de
familles de Seattle, et les Gates n'y sont pas une exception
»16.
La philanthropie est donc une affaire de famille chez les Gates. Mary
Gates, la mère de Bill, était elle aussi très active dans la communauté.
Pour preuve, nous dit Andrew Jack, « les mille personnes qui vinrent
grossir le cortège funèbre de la famille en juin 1994 » (sic). Tout le
monde se souvient encore de l'oraison funèbre du maire de Seattle, M. Norm Rice :
« une extraordinaire citoyenne, une philanthrope, une
championne de la justice sociale et un remarquable être humain »17. Bill
Gates senior n'est pas en reste lui non plus : il a collaboré presque
toute sa vie avec une organisation de planification familiale, la
International Planned Parenthood Federation et avec plusieurs autres
O.N.G locales.
Alors, la générosité du petit Bill ? Les choses vont en quelque sorte de
fil en aiguille. Cela se passe même très rapidement. Au début des années
90 sa situation change totalement ; les évènements s'enchaînent à une
vitesse folle. A la fortune et à son mariage avec Melinda, le premier
janvier 1994, vient s'ajouter la mort de sa mère en juin de la même
année. Cette mère, une force de la nature à qui personne ne résistait,
leur avait écrit avant le mariage : « On attend énormément de ceux qui
ont beaucoup reçu ». Le chemin était tracé ; cette dernière volonté
maternelle, ajoute Andrew Jack, allait tout à fait dans le sens des
sentiments les plus intimes de Bill qui,
pendant des années, avait parlé
de donner toute sa fortune18. C'était l'occasion où jamais ; et c'est
ainsi que la Gates fondation devint la plus grande O.N.G du monde..
Si vous vouliez sauver l'humanité à qui feriez-vous appel ? Bill Gates
trouva rapidement de l'inspiration auprès de Ted Turner et de Warren
Buffet, eux aussi des milliardaires au grand coeur. Turner, en 1997,
n'avait-il pas donné 1 milliard de dollars aux Nations Unis ? N'avait-il
pas tancé vertement les riches qui ne donnaient presque rien ? Mais Bill
fit mieux que cela : il donna carrément ses actions (21 milliards de
dollars) de Microsoft à la fondation. « Ce qui avait été jusqu'à
présent étonnant devint carrément prodigieux », dit son père.
C'est alors que Andrew Jack, notre reporter, décide de passer à
l'attaque. Il pose enfin la question qui nous brûlait les lèvres : « ce
travail philanthropique n'est-il pas motivié par un désir de redorer
votre image ? ». Il faut rappeler qu'à la même époque, nous sommes en
1997, le gouvernement américain accusait Microsoft de ne pas respecter
ses lois anti-trust. Et des esprits chagrins associaient son altruisme
aux dégrèvements fiscaux dont il était le bénéficiaire « Dans ce cas,
nous aurions pu choisir de financer des choses un peu plus voyantes »,
rétorqua Gates. Nous fûmes rassurés ; pour Andrew Jack, c'était bien la
preuve qu'il n'était pas un homme intéressé.
Délicates questions éthiques
Avec la lecture de cet échantillon édifiant de journalisme
d'investigation, le Financial Times voulait sûrement nous inviter à la
prudence. En effet, la critique manichéenne - l'image de marque, le
dégrèvement fiscal, etc.- ne font que renforcer la stature du grand
homme qui, mis à part quelques excentricités, semble mener une vie tout
à faire normale et salutaire pour la communauté. Alors pourquoi
s'acharner contre lui ? On verrait mal The economist sortir un numéro
spécial le discréditant comme cela est arrivé à
Berlusconi19. Là tout le
monde comprend. Mais un homme qui donne des milliards, sauve des vies,
instruit les pauvres, et qui par dessus le marché se trouve être le plus
riche de la planète : voilà qui est difficilement attaquable ; voilà qui
ne peut laisser de place à la contradiction. C'est en quelques sorte le
parangon de l'homme moderne, l'exemple vivant de la réussite de notre
modèle de société.
Laissons alors l'homme Gates sur son autel de perfection et revenons sur
le courroux de Ted Turner, auquel nous faisions allusion un peu plus
haut. Les riches donnent environ 2% de tout ce qu'ils possèdent.
Les
pauvres sont plus généreux, ils donnent, eux, 3%.20
Ce seul chiffre suffira à nous dédouaner du pensum : « Bill, ange ou
démon » qui, à l'instar de la philosophie audiovisuelle dominante,
aimerait nous faire tourner en rond jusqu'à l'aveuglement, voire
l'abrutissement. Les milliards de Bill, de Ted, de George (Soros) et des
autres, nous égareraient-ils ? A eux tous, ils seraient donc en
proportion moins généreux que le reste de leurs congénères ? Ce simple
exemple nous force à admettre que le business de la générosité est un
phénomène bien plus complexe que la vision simpliste proposée dans le
dossier du Financial Times...
Dans de telles conditions idéologiques, on comprend qu'on évite au
lecteur moyen de se trouver confronté aux terribles contradictions du
monde moderne. D'un côté Bill Gates sauvent des vie en Afrique, de
l'autre, sa fondation travaille au Nigeria sur des
cobayes humains21. Un
jour, Bill Gates donnent des fonds pour l'éducation et l'émancipation
des jeunes noirs nord américains, un autre il déclare que la torture en
Chine n'est pas un obstacle à
l'expansion de son business...22. Il est
bien rare, avouons-le de trouver ces informations contradictoires dans
un même journal et encore plus rare de les voir réunies dans un même
article...
Une question d'argent ?
Nous l'avons compris, le problème de la pauvreté dans le monde est en
fait très éloigné du montant des cagnottes de nos milliardaires
vedettes. C'est pourtant tout le contraire qui nous est dit quand on
nous annonce, par exemple, que Bill Gates donne des sommes folles pour
informatiser l'Afrique car on oublie presque toujours de mentionner que
le pire ennemi des produits Microsoft sont les logiciels type Linux que
l'on peut trouver gratuitement... Des esprits objectifs pourraient
trouver l'argument un peu gros, typique même d'une théorie de la
conspiration mais Bill Gates est le premier à dire en parlant du
piratage de ses produits en Chine : « Autour de 3 millions d'ordinateurs
sont vendus en Chine chaque année mais les gens n'achètent pas de
logiciels. Un jour, ils le feront. Et puisqu'ils volent, faisons en
sorte qu'ils volent les nôtres. Ils en deviendront vite dépendants et
nous pouvons espérer en récolter les fruits au cours de la prochaine
décennie ».
Si l'éradication de la pauvreté dans le monde est une question
d'argent, les corporations, les gouvernements et les grands capitalistes
se gardent bien de notifier aux consommateurs des pays développés que
les sommes dont ils disposent et qui sont sacralisées par la presse type
Forbes et la constellation du charity business n'ont jamais été au
service de l'humanité ; cet argent, d'une façon ou d'une autre, revient
toujours à son point de départ et celui de Bill Gates n'est pas une
exception.
Philippe Nadouce
Londres, le 17 mars 2006
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