La rentrée 2006, marquera avant tout le début de la campagne électorale
qui culminera en 2007 par des élections présidentielles. La droite au
pouvoir entend bien se créer les moyens de favoriser ses candidats
pendant ces huit mois de campagne. Et elle a déjà prouvé que tous les
moyens seraient bons pour parvenir à ses fins.
" La reprise en main " qui fait rage dans le monde de la culture en
donne assez bien le ton. Le premier gêneur à en faire les frais
dans le service public, fut Daniel Mermet, présentateur de la très
célèbre et " pas très neutre " émission de France-Inter, " Là-bas
si j'y suis " qui, juste avant les vacances d'été, s'est vue "
reprogrammée " à une heure qui la privait de plus de la moitié de son
auditoire. Et qu'arrive-t-il aux émissions qui perdent des points
d'Audimat ?
La complicité voire la connivence, mainte fois dénoncée entre le monde
de la politique et les grands journalistes politiques, va elle aussi
aggraver l'image partisane qu'un grand nombre de Français ont de leurs
médias1. Des
médias, qui comme chacun le sait aujourd'hui, sont dans leur grande
majorité la propriété de multimilliardaires très proches du pouvoir. Et
comme le faisait remarquer Pierre Bourdieu dans un entretien avec
Philippe Fritsch, " actuellement, un des facteurs déterminants de
l'existence dans le champ politique, c'est la reconnaissance par les
journalistes. Les journalistes, -il faudrait dire le champ
journalistique, avec ses concurrences, ses luttes, ses hiérarchies, ses
conflits pour le monopole de l'information, etc.- sont déterminants dans
la détermination de l'importance politique ". Le choix des
informations et de l'idéologie que les uns et les autres défendent est
donc tout naturellement soumis à un language commun dicté par la
familiarité réelle qui les unit.
Il nous faudra donc être très critiques ces prochains mois sur les choix
opérés par nos journalistes. Car si leur opinion est déterminante
aujourd'hui pour la reconnaissance dans le champ politique, elle l'est
aussi par le choix des informations " pertinentes " à leurs yeux, qui
sied le mieux à la représentation du monde émanant de la volonté du
champ politique, par nature très fermé et qui, sur beaucoup de plans,
vit de dos à la société. Il ne s'ouvre qu'au moment des verdicts
populaires, des élections, référendums et autres activités démocratiques
mais le reste du temps, il vit replié sur lui-même.
L'exemple le plus frappant de cet état de chose est le " scandale " des
sans-papiers de Cachan, invités par un footballeur vedette à un match de
football de la sélection nationale. On pourrait croire -et de nombreux
commentateurs peu scrupuleux ou plus simplement paresseux se sont jetés
dans la brèche- qu'un tel matraquage médiatique fût imputable au
caractère purement sportif du fait divers. En effet, le football
toucherait tout le monde, d'où la justification d'un tel écho.
Il s'agit hélas d'une vision fragmentaire d'un phénomène qui nous ramène
aux événements sociaux de ces derniers mois et à la façon dont ils ont
été couverts par les journalistes et les médias... Car tout le monde
dans les médias n'est pas journaliste, il faut le rappeler.
Libres d'inviter qui on veut...
" Les joueurs sont bien libres d'inviter qui ils veulent. Je tiens
simplement à dire à la
Fédération française qu'elle soit vigilante à ce qu'un match de l'équipe
de France ne soit pas instrumentalisé " a dit à la presse le
ministre des Sports Jean-François Lamour. Un autre proche de M. Sarkosy,
ministre de l'Intérieur, le député UMP, Yves Jégo, a jugé aussi sur RTL
que Lilian Thuram " grand sportif, se (révélait) être un piètre
individu sur le terrain de la politique ".
Ces déclarations passées en boucle et cautionnées par l'appareil
médiatique -la plupart du temps, le footballeur, durement questionné,
était sommé de répondre, un peu comme un accusé dans un tribunal
populaire-, fait passer la victime pour un bourreau. Ainsi aveuglés, les
Français ne voient pas que ce langage politique repose sur une
exclusion, une confiscation de leur citoyenneté, un acte de violence
symbolique inoui qui porte directement atteinte au droit de tout un
chacun d'exprimer librement ses opinion sur la société et sur ses
conducteurs.
Pourquoi un citoyen, qui de surcroît possède un énorme capital
médiatique comme Lilian Thuram, devrait-il être traité avec
commisération par des hommes politiques jaloux de leurs avantages ? Et
pourquoi ne condamner alors que les Thuram ? Johnny Haliday, Jean Reno,
et tant d'autres, furent-ils accusés d'irresponsabilité dans les médias
pour s'être donnés en spectacle avec le candidat Sarkosy ? Aucun d'entre
eux, pourtant aussi profanes en politique que le footballeur "
milliardaire " ne furent rappelés à l'ordre et accusés d'exercice
illégal de la politique ! Là encore, deux poids deux mesures.
Nous sommes confrontés à un problème englobant la nature même de notre
démocratie au prise avec des professionnels de la politique qui, de
façon tout à fait insidieuse, confisquent nos libertés fondamentales.
Aurions-nous oublié que n'importe qui dans une démocratie peut être
candidat à la présidence et par conséquent qu'il est tout à fait apte à
faire de la politique ?
Tout cela ne vous rappelle-t-il pas le scandale Coluche candidat aux
présidentielles? A l'époque, " tout le champ médiatico-politique
s'était mobilisé, par delà toute les différences, pour condamner cette
barbarie radicale qui consistait à mettre en question le présupposé
fondamental, à savoir que seuls les politiques peuvent parler politique
"2.
Voilà qui expliquerait aussi l'étrange silence de la gauche dans
l'affaire Thuram...
" La politique, c'est la politique "
Voilà qui expliquerait aussi pourquoi les médias n'ont rien vu. Immense
caisse de résonance au service d'une élite jalouse de ses privilèges,
ils assènent sans que personne ne sourcille le fameux " Nul n'entre
ici s'il n'est géomètre ". La complicité fondamentale, la collusion
entre les médias et le monde de la politique ; la confiscation de nos
droits les plus élémentaires au nom d'une technicité d'apparat, est un
débat plus jamais d'actualité en période électorale.
Les graves dangers pour la France que représentent la mainmise sur notre
liberté d'expression et l'exercice d'une citoyenneté responsable nous
oblige à repenser le bien fondé de cette relation incestueuse entre
politique et médias qui, nous dit-on, dépend de toute une somme de
compétences spécifiques qui seraient à l'image de la complexité du monde
moderne. S'entend ; impossible à changer.
Encore une fois, les profanes que nous sommes, sont mis à l'écart et
chaque nouvelle intervention de ce genre nous éloigne de la démocratie
participative que l'homme de
la rue est en droit d'attendre d'une société libre.
NOTES
:
1 - Lire sur le sujet l'article édifiant de Marie Bénilde
dans le Monde Diplomatique de septembre 2006.
2 - Pierre Bourdieu. "Propos sur le champs politique". Ed.
Presses universitaires de Lyon, 2000.
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