> > Côté Jardin > @xé libre


Commenter, partager, conserver... :        Commenter     Flux RSS Envoyer Imprimer     Réduire le texte   Agrandir le texte     Partager sur Facebook   Partager sur MySpace !      

Bojan Z contre W. Bush

Photo : Alexandre DUVAL - Tout droit de reproduction réservé

La musique adoucit les mœurs mais n'empêche pas les hauts le cœur. Il y a un an, les Etats-Unis s'enfoncent inéluctablement dans la guerre. Pianiste subtil, Bojan Zulfikarpasic est alors hanté par l'enjeu de ces journées qui annoncent un bombardement imminent en Irak. En 1999, à Belgrade, c'est sa famille, d'origine bosniaque, qui était sous les feux de l'alliance. Mars 2003, la colère l'emporte sur la peur. 

 

Vendredi 7 mars. Bojan Z a des petits yeux. A-t-il écumé les bars avec ses compagnons de scène, hier soir ? Non. Depuis deux ans, il a pris l'habitude de voyager en solo. Ce qui tire ses traits ce matin tient en quatre lettres comme les plus fameux jurons anglo-saxons : B-u-s-h. Le pianiste a regardé en direct le président américain soutenir sa résolution : la guerre même s'il l'ONU fait obstacle. « C'est comme quand les canalisations sont bouchées, la merde remonte. Si haut qu'aujourd'hui, elle dirige le monde. »
A l'image de sa musique, le musicien d'origine bosniaque ne surjoue pas ses sentiments. « J'ai du mal à ne pas y penser, ça me pompe mon énergie », reconnaît-il. Parfois cela stimule comme ce soir du 30 mars 1999 lors du festival Banlieues Bleues à Saint-Denis. « Le concert m'a paru durer un temps indéfinissable ». Pourtant il y en avait du monde sur scène. Neuf musiciens impliqués alors que le ciel de Belgrade s'apprêtait à se déchirer sous les bombardements de l'Otan. Neuf individualités réunis par affinité musicale et qui découvraient sur scène leurs symboliques différences. Un Bosniaque dirigeant, entre autres, un Serbe, un Macédonien sortis in extremis de l'ex-Yougoslavie. Tandis que Julien Loureau soufflait le chaud et le froid au saxophone, ce vieux complice était pour un soir " le petit gars de Rambouillet ". Coïncidence, c'est dans cette ville que venait de s'échapper l'espoir d'un règlement pacifique du conflit yougoslave. L'affaire prend ce jour là une tournure plus personnelle pour le pianiste dont les parents étaient restés bloqués à Belgrade. A l'évocation de cette soirée, le regard de Bojan s'illumine. « Tu étais là ce soir là ? ! " Hochements de tête, silence. « Un concert comme ça, tu en fais un dans ta vie, ça suffit. »
L'affaire prend ce jour là une tournure très personnelle pour le pianiste. Suite à la fermeture des frontières, ces parents sont bloqués à Belgrade. « Avant le concert, les gens disaient que l'on n'arriverait jamais à faire ce spectacle. TF1 me courrait après pour avoir mon opinion. Mais je n'allais pas ouvrir ma bouche avec ma famille encore là-bas. Je me répétais : je suis pianiste, c'est tout ce que je fais. Je suis finalement très fier qu'on ait joué. Ce genre d'expérience, ça forme l'homme. »
Glissant du fond du fauteuil en cuir à son bord, Bojan appuie ses propos, évoquent certains parallèles avec la crise. « Le prétexte est toujours le même, attaquer le pays afin de le débarrasser de son leader politique, même si c'est la population qui en souffre le plus. Et puis tu ne sais pas ce qui se passe dans une région après la guerre. »
En novembre dernier, il est revenu jouer au pays. En solo, cette fois. Huit ans après s'être produit avec son quartet. Trois dates, trois villes. Le nord, le sud et évidemment Belgrade. « Ça fait plaisir de jouer devant la famille, de revenir sur les lieux du crime, là où j'ai commencé à écouté les autres ". Il a retrouvé l'ambiance de la ville, ces sorties qui commencent sur les coups de 22h30. " Oui, ça ne travaille pas et alors ! Au moins il y a du lien social. Il y a toujours eu ces sorties, très simples, sans gadget. »
Sa musique non plus ne souffre pas d'artifices. Lui qui a pourtant pris le train à l'époque où le synthé était roi. Il en est vite revenu. Tout comme les " Yougo's Groove " qu'il lançait déjà en compagnie de Julien Loureau au sein du collectif Trash Corporation, au début des années quatre-vingt dix pour faire bouger les scènes parisiennes. « Ça va, je sais que ça marche, que ça fait se lever les salles, de là à ce que je m'éclate tous les soirs à jouer ça. »
S'il réutilise toujours ce fond de musique folklorique appris au sein du club des officiers à Mostar, en Bosnie, le pianiste privilégie l'imprévu au cliché. On le sent un brun agacé par l'approche du compositeur serbo-croate Bregovic. Quand certains voient dans sa musique une exubérance à la hauteur de la folie des films de Kusturica, Bojan Z ne voit que simplification. « C'est une farce. Il y a trois Tsiganes sur vingt musiciens pour chanter tsigani, tsigani et yop la, yop la. » 
L'humeur n'est pas au " yop la, yop la ! ". C'est plutôt le théâtre du monde qui le préoccupe aujourd'hui. Pour la culture, Bojan ne fait pas non plus confiance à l'administration Bush. " Si tu comptes seulement sur les Etats-Unis pour promouvoir le jazz, on court à la catastrophe ". Pas prophètes en leur pays, les artistes américains comptent sur les scènes européennes et japonaises pour survivre.
Lui a déjà fait le chemin inverse. En 1986, il décroche une bourse et file direction le Michigan. Malgré une bonne expérience musicale, le mythe s'évanouit au contact du mode de vie du Middle West profond. Bien installé dans la scène jazz française au côté de personnalités comme Henri Texier, cela fait donc un petit moment que Bojan ne rêve plus de faire sa vie dans les clubs new-yorkais. Le jeu n'en vaudrait pas la chandelle. Mais aujourd'hui, l'enjeu est tout autre, « c'est peut-être le moment d'y retourner. Pour me faire une autre image et surtout, serrer la main de quelques gens valables. »

Alexandre Duval

 

Découvir le nouvel album de Bojan Z, Xenophobia, sur FNAC.COM

REAGIR à l'article dans le forum

SOMMAIRE de la rubrique

 

 


LES NEWS

PARTENARIAT

PUB