« Sans la musique, la vie serait une erreur »
F. W. Nietzsche, Le crépuscule des idoles.
Analyse sociologique du festival de musique
Les Eurockéennes de Belfort
ou comment
" le rock adoucit les mœurs "…
L'analyse sociologique du festival des Eurockéennes part de plusieurs constats : ce festival représente une microsociété d'environ 60 000 personnes, une communauté n’ayant rien à voir avec la société dans laquelle il s’inscrit de par le moyenne d’âge du public, de par le choix du lieu, de par les modifications des rythmes temporels, et de par le rythme créé par la planification des différents concerts proposés et par cette musique elle-même. Cette microsociété représente un monde à part où la violation des tabous est reine mais où en revanche la violence par rapport à d'autres manifestations festives est absente.
n plein cœur de la campagne, entre le Malsaucy et la Vérone (deux étangs imposants) au pied du massif Vosgien, à quelques kilomètres de Belfort, se retrouvent chaque année des milliers de personnes et ce, depuis plus de dix ans. Ces personnes, de plus en plus nombreuses au fil des années se rencontrent pour un événement : un festival de rock où, bien sûr, la musique est reine. Selon les informations de la Mairie d’Evette-Salbert, une commune concernée par le festival « de renommée internationale, cet événement musical est aujourd’hui le plus important festival rock français en plein air. Ayant passé le cap des dix ans, il a pendant tout ce temps gagné en notoriété pour devenir au plan populaire et médiatique la référence festivalière rock non seulement française mais aussi européenne ».1 Et peu importe qu’il vente, qu’il pleuve, les festivaliers sont toujours présents !
L’analyse que je me propose de faire va concerner différents points. Ceux-ci mériteraient une plus longue étude car ils soulèvent des questions d’actualité : le comportement de la foule, l’attitude de l’individu dans cette foule, les attentes de cette foule qui sera appelée de manière plus appropriée le public et aussi le rôle des artistes car il est aussi question d’art.
Je tiens brièvement à dire que douze personnes travaillent toute l’année pour ces quelques jours de plaisirs et d’autres (quelques centaines) travaillent sur le site même durant les festivités.
L’idée de cette analyse m’est venue car, à ma connaissance, personne ne s’est intéressé à la description, voire l’analyse d’un festival de rock en plein air tout en recueillant certaines paroles, celles des festivaliers et parallèlement celles des artistes lors des conférences de presse. Personne n’a montré que de telles manifestations semblent être un « bienfait » pour notre société (ce que je vais tenter de démontrer) au contraire d’autres rencontres conviviales où `normalement´ le plaisir doit prédominer. Je pense surtout aux manifestations sportives et particulièrement aux rencontres de match de football, ici, je n’ai pas besoin d’en dire beaucoup plus, il suffit de lire l’ouvrage de Roland Chatard2, expert auprès du Conseil de l’Europe et responsable de la sécurité du football français, pour comprendre. L’éloquence de son titre suffit La violence des spectateurs dans le football européen.
On peut me reprocher de faire une comparaison entre deux événements bien distincts : soit, dans le public d’une rencontre de football il y a des gagnants et des perdants, les supporters des différentes équipes. Lors d’un festival de musique, chacun finit par y trouver son compte avec quarante deux concerts comme par exemple lors des Eurockéennes, ce qui pourtant n’exclut pas que certains festivaliers ont des préférences et se déplacent parfois pour deux ou trois groupes et n’hésitent pas à déclarer ne pas apprécier les autres. Ce n’est pas pour autant un prétexte pour devenir agressifs envers les personnes venues écouter les autres groupes et créer des débordements engendrant l’intervention des forces de l’ordre. De plus, je me suis rendue compte que ce festival au même titre que d’autres est un lieu de rencontres à l’intérieur duquel nous trouvons des personnes de tous les âges (bien que la majorité se situe entre 18 et 30 ans) mais surtout de tous les genres. J’entends par là venant de différentes classes sociales, au « look » et aux idées différentes…etc., ce qui peut, sans trop d’exagération, être comparable aux différents supporters. Mais au contraire des supporters, il règne un climat de tolérance, d’acceptation de l’Autre et des autres tels qu’ils sont.
Ce qui m’intéresse et qui mérite une comparaison c’est le rassemblement de plusieurs milliers de personnes venu pour se faire plaisir : voir un match de football ou écouter de la musique. « On ne peut […] analyser aujourd’hui la situation concernant la musique contemporaine sans envisager la présence […] de public »3.
Analyse de la foule
Prenons tout d’abord le cas du comportement de la foule. « L’étude scientifique du comportement des hommes en foule remonte aux débuts de la psychologie sociale (Tarde 1890). C’est Le Bon (1895) qui a analysé les caractéristiques psychologiques des foules recourant à des concepts ambigus, comme ceux d’imitation et de contagion, et en faisant intervenir des meneurs grâce auxquels les émotions ou les opinions se propageraient et s’imposeraient plus facilement. »4 Lors d’un match, certains supporters ressentent un besoin de « se défouler », nous pouvons les appeler les leaders ou meneurs et ceux-ci entraînent le reste des spectateurs, ainsi « le stade est un lieu où il est possible de briser l’anonymat pour les joueurs, pour les spectateurs, il est possible de transposer l’action du terrain vers les gradins par divers moyens : la violence en est un.
Par le biais de celle-ci, les hommes, les « supporters » auront l’impression (réelle ou « gonflée ») de maîtriser leur histoire : pendant de brefs instants, les supporters violents attirent l’attention sur eux ; la rencontre et l’enjeu sportif n’ont plus d’importance [on observe là un dérapage d’une importance qui mérite d’être souligné] ; la violence (fait social et moyen d’expression surmédiatisé) focalise tous les regards et l’observation »5.
L'individu se sent pris au piège de la réalité sociale, du système qui ne peut pas le satisfaire et selon toute logique si elle ne lui donne pas satisfaction, c'est lui qui va faire la démarche afin d'atteindre son but c'est-à-dire accéder à ses satisfactions. « Le frein auquel il [l'homme] est soumis n'est pas physique, mais moral, c'est-à-dire social. Il reçoit sa loi non d'un milieu matériel qui s'impose brutalement à lui, mais d'une conscience supérieure à la sienne et dont il sent la supériorité. Parce que la majeure partie de sa vie dépasse le corps, il échappe au joug du corps, mais il subit celui de la société »6. Toutefois, si ce système n'est pas en mesure de le satisfaire, sa démarche, allant à l'encontre de ce que prévoit le système, risque de ne pas être acceptée et cela peut le conduire à commettre des actes irrémédiables. « De nombreux supporters cherchent dans la violence des stades, une excitation, un sens à donner à leur vie. […] La violence perçue comme un « art de vivre », est un prolongement d’une soif d’aventure que certains supporters ne peuvent obtenir dans leur vie quotidienne »7.
Le mal être de l'individu
Dans un mouvement d'évolutions continuelles tous les individus craignent pour leur avenir et cela se manifeste chaque jour de différentes manières : des grèves mais aussi des actes de violence qui peuvent paraître gratuits mais qui montrent combien le malaise de la société est grand. À propos de ces évolutions Olivier Galland et Yannick Lemel présentent « du point de vue de la sociologie, un bilan et une analyse des changements intervenus dans la société française depuis trente ans »8. Dans un ouvrage collectif qu'ils ont dirigé, ils vont jusqu'à parler de « la nouvelle société française », résultat de « trente années de mutation ». « Les évolutions sont saisissantes [...]. L'ampleur des changements [...] incontestable [...] alimente d'ailleurs les débats sociaux, les craintes ou les espoirs devant la mondialisation, la montée d'une société à deux vitesses, etc., etc. »9. Trente années de mutation ? C'est la permanence de la mutation c'est-à-dire de l'anomie installée : on observe donc des dérèglements de comportements et globalement la perte des normes et l'absence de repères.
Nous sommes en présence d’événements perturbateurs, graves qui paraissent difficilement gérables par les autorités. Plus dangereusement, on constate que c'est dans les victoires même du progrès et dans les conquêtes de la vie collective que résident les causes mêmes des faiblesses de la société et des dangers qui la menacent : « Depuis 1950, ce sont les pays les plus riches du monde, ceux qui bénéficient des inégalités relatives les moins criantes, ceux qui disposent des systèmes de protection sociale et de santé les plus étendus, ceux qui offrent la scolarisation la plus longue […] qui sont frappés par la délinquance. N'allons pas chercher les causes de l'insécurité là où elles sont mises en scène de la manière la plus médiatique. [...] il faut se pencher sur [l]les origines qui ne sont autres que ce à quoi nous sommes le plus attachés, l'orientation fondamentalement individualiste des valeurs et modes de vie, ce dont nous sommes les plus fiers en tant que citoyens, et notamment le fonctionnement démocratique et les garanties offertes par la loi et ses professionnels, bref les aspects les plus positifs de notre organisation sociale moderne »10..
« Quand la société est troublée, que ce soit par une crise douloureuse ou par d'heureuses mais trop soudaines transformations, elle est provisoirement incapable d'exercer [une] action [de régulation] »11. « Aux limites des deux mondes [celui du XXe siècle et celui du XXIe siècle], dans le « no man's land » surgissent des faits anomiques statistiquement innombrables - violences urbaines, faits divers aberrants, crimes surprenants, développement prodigieux de la névrose, maladies inconnues, biographies incasables - toutes formes qui définissent un nihilisme contemporain et qui n'admet plus comme principe fondamental que les sociétés se conservent... »12.
Plus l'homme moderne se sentira frustré car limité, freiné dans ses agissements plus ou moins "sauvages" ou "instinctifs" plus il recherchera des moyens pour pallier ces manques. Nous savons qu’en 1930, Sigmund Freud publie Malaise dans la civilisation, il déclare sans hésitation et sans restriction : « l’homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité. […] L’homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer »13.
Ces écrits sont loin d’être l’éloge de l’être humain mais se comprennent lorsque l’on parle de matchs de football entre autres.
« En effet, la société moderne, pourtant très orientée comme civilisation de loisirs, semble dans l’esprits de certains "fans" aseptiser l’aspect le plus excitant de la vie : l’aventure au quotidien. La monotonie, les habitudes les enferment dans un carcan où ils ont l’impression d’étouffer ».14
Pour terminer, les joueurs, eux-mêmes, ne peuvent pas jouer le rôle de meneurs ou de leaders car l’évolution des matchs de football s’avère trop négative : il arrive que la « bagarre » commence sur le terrains entre joueurs adverses !
Le festival : le grand « défouloir »
À présent, reprenons le cas des Eurockéennes, un terrain idéal pour passer inaperçu et observer le comportement de la foule, l’attitude de l’individu, les attentes du public et enfin le rôles des artistes qui, comme les joueurs de football peuvent être considérer comme des leaders, nous le verrons en fin d’étude.
Le festival que j’ai choisi est un festival de rock et le rock « incarne la personnalité […]cool, relax » […] l’énergie (du rock) c’est cette force immense requise pour s’attacher aux rêves, à la fuite, à la nostalgie, aux mythes sécurisants ; le rock n’est pas une musique marginale mais elle sert à créer dans une société un espace de liberté »15.
Comme nous l’avons vu plus haut, il est dans la nature de l’individu de posséder des instincts positifs et des instincts négatifs. Comme l’a écrit Norbert Élias, il fut un temps (il y a environ une trentaine d’année), l’homme se déchargeait de ses pulsions négatives simplement en écoutant un match de boxe à la radio. Bien loin semble ce temps…
Il faut maintenant pour que l’individu se décharge de ses pulsions que tous ses sens soient sollicités, ainsi il oubliera le quotidien et les problèmes qu’il doit affronter dans notre société.
Le festival de musique semble être un endroit à l’intérieur duquel l’individu se décharge de ses instincts négatifs sans pour autant créer de désordres de tous genres. Il faut voir la musique comme réalité partagée du groupe, sorte d’expression miraculeuse d’une identité collective16.
Une fois entrée dans l’espace festival, la foule semble hors du temps. On y trouve une ambiance de fête, de rencontres amicales. Le festival représente à lui seul une microsociété. Les gens se promènent sur un immense site avec trois scènes sur lesquelles se produisent les artistes. Des boutiques d’où s’échappent des odeurs d’encens vendent des vêtements originaux difficilement trouvables dans notre société, des cartes postales à l’effigie des artistes qui se produisent lors du festival. On ne peut pas échapper aussi aux odeurs de nourritures… Des bars, des restaurants, différents stands sont là pour faire vivre le festivalier sans qu’il soit obligé de sortir du festival.
Enfin, les concerts commencent : le public s’anime devant la scène. Des milliers de personnes serrées les unes contre les autres applaudissent, chantent, dansent sur la musique. Un fait intéressant concerne la concordance entre l’attitude du chanteur ou de la chanteuse et celle du public. Plus le chanteur/chanteuse s’agite, plus les gens s’agitent. Un exemple : un couple assis semblait attendre le concert du groupe Blondie. La chanteuse du groupe Deborah Harry a connu un immense succès lors des années 80 et s’est absentée durant dix-huit ans. Lorsqu’elle s’est mise à chanter, le couple n’a pas bougé, il s’est contenté de regarder l’immense écran près de la grande scène pour voir « en gros » le groupe et donc, la chanteuse. À un moment donné, Blondie a repris ce que l’on appelait un tube c’est-à-dire un de ses anciens succès. La jeune femme (festivalière) s’est tout de suite mise debout afin de la regarder directement sur la scène et a commencé à danser. Son compagnon, lui aussi, s’est mis debout mais n’a pas bougé. La jeune femme lui a alors déclaré : « Elle se bouge pas, elle reste sur place ! ». Cette simple phrase résume une grande idée sur le fonctionnement du public.
La foule, le public agit en fonction des agissements des chanteurs. Plus la musique est « violente »17, plus le chanteur se démène, plus le public peut se décharger de ses pulsions. L’image du public reflète celle de l’artiste. D’où la nécessité d’une musique dite « violente » pour aider l’individu, le public à « se défouler », à se décharger du « stress », maladie du siècle déclarent les médecins, qu’ils côtoient quotidiennement. Une musique douce, classique, ne procure pas les mêmes effets et ne répond pas aux désirs du public d’un festival de rock.
- Commune d’Evette-Salbert, Infos – Mairie, n° 4
- Roland Chatard, La violence des spectateurs dans le football européen, éd. Lavauzelle, Paris, 1994
- Ivo Supicic, Musique et Société perspectives pour une sociologie de la musique, Zagreb, Institut de Musicologie, 1971, p. 63
- Dictionnaire des sciences humaines Anthropologie/Sociologie, Paris, Nathan, 1994, p. 142
- Roland Chatard, Ibid., p. 73
- Émile Durkheim, Le Suicide, étude de sociologie, Paris, PUF, p. 279-280
- Roland Chatard, op. cit., p. 76
- Sous la direction de Olivier Galland & Yannick Lemel, La nouvelle société française trente années de mutation, Paris, Armand Colin, 1998
- Ibid., p. 7/a>
- Sébastian Roché, Sociologie politique de l’insécurité – violences urbaines, inégalités et globalisation, Paris, PUF, pp. 1-2
- Émile Durkheim, 1930, Paris, PUF, p. 280.
- Jean Duvignaud, Sociologie de l’art, Paris, PUF, 1973, p. 61
- Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1971, p. 64-65
- Roland Chatard, op. cit., p. 76
- David Buxton, Le Rock Star-système et société de consommation, Grenoble, La Pensée Sauvage, 1985, p. 7
- Antoine Hennion, Passion musicale sociologie de la médiation, Paris, éd. Métailié, 1993, p. 291
- Cet adjectif « violent » concernant la musique rock ne sera jamais employé dans un sens péjoratif tout au long de cet article











