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     La décennie précoce 

de Jaga Jazzist


Les membres de Jaga Jazzist font figure de petits jeunes de la scène électro norvégienne. À voir. 
Si la moyenne d'âge de ces musiciens ne dépasse guère les 25 ans, la formation compte déjà dix années d'existence derrière elle. Un cap et un anniversaire célébrés par quelques rééditions. En tournée, l'enthousiasme est intact.
 

 
 
C'est le genre de concert où naissent les vocations. Deux heures de musique pleines et entières délivrées le 16 octobre dernier dans le cadre de la soirée électro du festival toulousain "Jazz sur son 31". Une salle bourrée à craquer, qui ne prend pas quatre chemins pour exprimer son plaisir à voir dix musiciens prendre la musique à bras le corps. « Les gens étaient très bruyants, nous ne sommes pas habitués à ça. En général, les gens attendent la fin du morceau pour se manifester » dixit Lars Horntveth, le leader de Jaga Jazzist. Ne vous y trompez pas, c’est bien pour ce genre d’accueil que sa bande et lui sont sur les routes depuis une décennie. Ça se voit à leurs visages, à l’attitude du batteur, Martin, le frère de Lars. Il quitte son tabouret pour mieux participer à la fête. D’un « want some more ? », il relance la machine avant que ses compères n'aient eu le temps de reprendre leurs esprits. « Un groupe de dix musiciens, cela fait tellement de monde à faire voyager, nous n’avons jamais véritablement gagné d’argent avec les tournées. Quelque chose doit arriver sur scène chaque soir pour que cela vaille le coup. »
Visiblement cela valait le coup ce soir pour Lars et ses complices. Dix musiciens, dix personnalités souvent poly-instrumentistes : contrebasse et trompette pour Mathias Eick, Andreas Mjos passe lui des mailloches de vibraphone aux baguettes de batterie, tandis que Lars laisse pendre une cordelière de sax sur la sangle de sa guitare. Dix personnes engagées chacune dans une multitude de sous-projets et parfois aussi des études de musique, voire de médecine. Pas mal de petites histoires internes ont rythmé la vie du groupe depuis 1994 mais selon Lars « ça vaut la peine, ça donne du nerf à la musique ». 

Sa vocation a commencé très jeune à l’écoute de Coltrane, Don Cherry ou Sonic Youth. Lars avait 14 ans, les membres les plus vieux 17 quand prend forme l’aventure Jaga Jazzist. Pâques 1994, à Tonsberg, petite ville de 30 000 habitants située au sud-ouest d’Oslo, huit musiciens dont le frère et la sœur de Lars débutent leur première répétition et mettent le pied dans un engrenage hautement créatif. Le jeune Horntveth jette les bases des morceaux qui sont étoffés par le collectif. Un an plus tard sort leur premier album Jovla jazzist grethe stitz. Cette auto-production contient déjà les prémices de ce que le groupe joue actuellement tout en s’aventurant sur cinq titres à un débit rapé. L’heure était à la fusion et le propos moins éthéré que leur musique actuelle.      « C’est un album étrange. C’est fou qu’on ait fait ça ! » 
Le sillon norvégien

Quand le groupe commence à faire parler de lui dans le petit milieu musical de la capitale norvégienne, ses influences majeures sont alors le trompettiste Nils Petter Molvaer et le big band norvégien Oslo 13. Comment se situent-ils aujourd’hui par rapport à leurs aînés ? « Des gens comme Bugge Wesseltoft ou Nils sont surtout axés sur l’improvisation et les climats, nous on s’attache surtout à la mélodie » se défend Lars. « Nous n’avons pas trop de contacts avec eux d’ailleurs. C’est peut-être du au fait qu’il y ait un décalage de générations. Étrangement, à Oslo, je crois qu’on a dû jouer avec tout le monde sauf eux . » La dette est quand même là. Les membres de Jaga Jazzist ont bien conscience que la popularité d’un Molvaer ou d’un Wesseltoft mais aussi de Röyksopp leur a ouvert la voie. Depuis un an leur musique s’exporte jusqu'aux États-Unis ou au Japon. Au cours des tournées, des fortunes diverses : 100 personnes à Genève et 60.000 le lendemain à Amsterdam. 
L’effet Ninja Tune a également fonctionné. En 2001, Jaga signe sur cette écurie de l’électro touche-à-tout. Ce n’est peut-être d’ailleurs pas un hasard si le morceau qui clôt A Living room hush, leur troisième album s’intitule Cinematic. Le contact entre le label londonien s’est finalisé un an après avoir transmis une maquette à Jason Swinscoe du Cinematic Orchestra. Au sein de Ninja Tune ce sont pourtant moins les ensembles électroniques, comme ceux du Cinematic ou d’Herbaliser, qui inspirent le groupe que les productions plus ouvertes à l'expérimentation signées par des individualités comme Amon Tobin ou Coldcut.
Exigeant l'univers des Norvégiens l'est aussi mais tout en restant populaire, du moins dans leur pays. Le dernier album, The Stix, étape dans leur virage électronique est arrivé directement en troisième position des charts nationaux directement après sa sortie. Le groupe a même réussi à placer trois vidéos sur MTV sans compromettre son identité. « Lorsqu'on travaille nos compositions, on cherche à créer un contact avec le public et le pousser à écouter de la musique qui soit à la marge tout en étant très entraînante », ainsi Lars résume-t-il la position du groupe. On a parlé d’hybridation entre Charles Mingus et Aphex Twin pour qualifier cette musique qui puise aux meilleures sources. Sur scène, le grand écart s’exécute avec beaucoup d’implication. La cohésion est l'un des grands atouts des formations norvégiennes. Celle de Jaga Jazzist tisse un voile hypnotique sur des rythmiques insatiables. La maturité est au rendez-vous.
Dix ans déjà, dix ans seulement. Assez pour que Lars Horntveth se décide à réserver son empreinte musicale à un premier projet solo à dimension symphonique, Pooka qui sort aujourd'hui sur Smalltown Supersound. Question signature, c'est vers ce label, le premier à avoir cru en eux, que Jaga Jazzist se tourne de nouveau. Pour célébrer leur décennie, le label norvégien a réédité Magazine. Ce deuxième opus paru en 1996, est aujourd'hui disponible pour la première fois hors des frontières norvégiennes. Le prochain album de Jaga Jazzist, enregistré cet été en Allemagne, sortira lui au printemps prochain. Et c’est bien au nombre de printemps que s'apprécie la jeunesse.
 
Texte et photos : Alexandre Duval

 

A living room hush, Jaga Jazzist, NINJA TUNE, 11/2002

The stix, Jaga Jazzist, NINJA TUNE, 05/2003

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