Huit
ans après avoir enregistrer
un live au Petit Faucheux à Tours, vous renouvelez l’expérience au
Carré Bleu. Quelles sont vos motivations aujourd’hui vis à
vis du live ?
C’est
important de jouer en live. Le jazz c’est fait pour être donné à un
public. On peut aussi faire du live entre musiciens puisque chaque
musicien est en fait le public de l’autre. La notion de live peut s’étendre
d’une manière ou d’une autre à l’intérieur d’une séance de
studio privée. Le principal c’est qu’il y ait de la vie entre les
musiciens.
De
manière générale quel est votre rapport au public ?
La
présence d’un public est pour moi irremplaçable. Il y a une
inconnue x qui est le public. L’idée que l’on se fait d’un public
est différent dans la tête de chaque musicien. Chacun a un pressentiment
du public, une préconnaissance subjectivée. Parfois quand je joue devant
un public, celui-ci devient pour moi un fantasme de public. Une présence
fantôme. C’est important ce côté un petit peu glauque du public.
C’est sûr que l’on joue beaucoup là-dessus dans la communication
avec le public.
Qu’est-ce
que cette nécessité de rentrer en communication avec le public implique
de la part du musicien, selon vous ?
Quand
j’étais jeune, j’étais plus préoccupé de jouer de la
musique entre musiciens que de la destiner à un public. Quand on
s’adresse à un public, on a un devoir envers lui. Cette responsabilité
est de lui faire passer un bon moment , de produire un objet digne d’intérêt,
même s’il n’est pas vraiment ressenti par tout le monde. Mais il ne
faut pas en faire trop non plus. La communication « volontaire»
avec le public ce n’est pas bon. Ca casse un peu la magie.
C’est comme les Américains qui font taper dans les mains à la fin de
chaque concert. Maintenant tous les musiciens qui ont des grands publics
le font. Les gens se laissent prendre à ça mais c’est calqué sur la télévision.
Je trouve ça un petit peu
ringard, c’est un peu blaireau. Mais peut-être que les gens qui
arrivent dans le jazz il faut les apprivoiser. C’est peut-être bien de
faire ça s’ils sont habitués avec les chanteurs à avoir cette cérémonie
à la fin de chaque concert.
Qu’attendez-
vous alors du public ?
J’aime
bien quand le public se manifeste de lui-même vis à vis des musiciens.
Ca stimule la musique. Il faut stimuler la musique, qu’il y ait un
rapport de va et vient dans la communication entre les musiciens et le
public. Comme une sorte de partie de ping-pong. Quand il y a le ping-pong
c’est bien. C’est pour ça que j’aime bien jouer en club avec des
gens qui vous disent « ouaih, ouaih continue », « ouaih,
ouaih c’est bon. J’aime bien être encouragé
quand je joue.
Ne
regrettez- vous pas que les réactions des spectateurs
de jazz ne soient un peu trop codifiées ?
Les
applaudissements après chaque solo sont peut-être un peu systématiques.
Il faudrait que le public soit sincère, que les gens n’applaudissent
pas pour faire comme les autres. Les publics sont maintenant beaucoup
moins vindicatifs qu’avant. Ils ne sont jamais sûrs d’aimer ou de ne
pas aimer. Ils sont un peu larvés. Avant les gens cassaient les sièges
et sortaient en furie ou se battaient dans la rue. Ils étaient beaucoup
plus concernés. Il y avait les « pour » et les « contre
». Aujourd’hui il y a une timidité entre les gens. Ils n’osent pas
s’affirmer. Ils ont peur de se tromper. Mais il ne faut pas avoir peur
de se tromper car la spontanéité c’est la vérité.
Comment
jugez vous la scène jazz française actuelle, y retrouvez vous ce manque
de spontanéité ?
Le
jazz est devenu une logique de festival. Ca arrange le show-bizz qui est
à l’origine de tout cela. Dans ce type de festivals « estival »,
l’équilibre français américain n’est pas suffisant. Il faudrait en
première partie de chaque groupe américain un groupe français. On
devrait également encourager les petits lieux et la diffusion à la télé.
Le grand public ne connaît pas le jazz et aux USA c’est encore pire.
Quels
sont aujourd’hui les acteurs de la scène jazz que vous admirez le plus
?
Tous
les grands altistes américains et certains français. Le mouvement M’Base
(Steve Coleman, Greg Osby, Ravi Coltrane, Gary Thomas) est très intéressant.
Kenny Garrett également. Tout ces gens là c’est pour moi du
nouveau. Ces musiciens sont d’ailleurs tous très différents, Kenny Garrett étant plutôt coltranien. Les jeunes ont trouvé
un nouveau discours par le choix des intervalles et au niveau rythmique,
il y a des trouvailles également actuellement.
Vous
utilisez beaucoup d’instruments différents comme la clarinette basse,
les sax alto et soprano, les conques. Quel rapport entretenez-vous avec
vos instruments ?
Chaque
instrument à une expression particulière. Il ne faut pas se laisser
dominer par eux mais quand on aime un instrument on le fait sonner dans le
sens où il aime sonner. Même si j’aime bien casser les sonorités et
les registres, je réduis aujourd’hui le nombre d’instruments. J’en
ai exploré beaucoup, dont le cor anglais, un peu par curiosité. Ca m’a
fait gagner du temps d’un côté et perdre de l’autre. Maintenant je
veux moins m’éparpiller.
L’année
dernière dans cette même salle vous avez réalisé un concert-hommage à
Hendrix ou vous jouiez de la clarinette basse électrique, par le passé
un musicien iranien vous a enseigné la technique de la flûte nay, l’électronique
sera-t-il votre prochain champ d’exploration ?
Si
je trouve quelqu’un qui me branche là-dessus je le ferais. C’est une
histoire de rencontre. En fait j’ai déjà fait des essais, mais pas en
public, avec des ordinateurs produisant des programmes de musique aléatoire.
J’aime bien ces expériences qui mêlent la réaction
spontanée d’un être humain et une machine un peu folle. Il y a
une sorte de relation qui se fait qui est assez intéressante. Cela
humanise la machine de lui donner ce côté
aléatoire. Des fois il y a des coïncidences incroyables.
Vous
parliez de ping-pong dans l’échange entre les musiciens et le public...
Le ping-pong c’est bon pour les réflexes. On dit que Charlie Parker était très bon
à ce jeu de réflexe là. Cela demande beaucoup de concentration. Une forme d’éveil. Faire du ping-pong dans un esprit esthétique c’est pas mal aussi. J’aime bien toute la préparation du geste, le fait de travailler un style. D’ailleurs les notes sont comme des notes de ping-pong. Il y en a qui rebondissent, il y en a qui rebondissent moins. C’est très important le rebondissement.
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