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L'échange dans le jazz

Jef Sicard

A la mi-temps des deux soirées d'enregistrement live qu'il réalisait en trio au Carré Bleu de Poitiers, le polyinstrumentiste Jef Sicard, sur les traces d'Eric Dolphy et de Roland Kirk depuis plus de trente ans mais toujours à l'écoute de la nouveauté, livrait sa perception du public et de la scène jazz actuels. L'avenir est dans l'électronique, à moins que ce ne soit dans le ping-pong.

 
Huit ans  après avoir enregistrer un live au Petit Faucheux à Tours, vous renouvelez l’expérience au Carré Bleu. Quelles sont vos motivations aujourd’hui vis à  vis du live ?
C’est important de jouer en live. Le jazz c’est fait pour être donné à un public. On peut aussi faire du live entre musiciens puisque chaque musicien est en fait le public de l’autre. La notion de live peut s’étendre d’une manière ou d’une autre à l’intérieur d’une séance de studio privée. Le principal c’est qu’il y ait de la vie entre les musiciens.
De manière générale quel est votre rapport au public ?
La  présence d’un public est pour moi irremplaçable. Il y a une inconnue x qui est le public. L’idée que l’on se fait d’un public est différent dans la tête de chaque musicien. Chacun a un pressentiment du public, une préconnaissance subjectivée. Parfois quand je joue devant un public, celui-ci devient pour moi un fantasme de public. Une présence fantôme. C’est important ce côté un petit peu glauque du public. C’est sûr que l’on joue beaucoup là-dessus dans la communication avec le public.
Qu’est-ce que cette nécessité de rentrer en communication avec le public implique de la part du musicien, selon vous ?
Quand  j’étais jeune, j’étais plus préoccupé de jouer de la musique entre musiciens que de la destiner à un public. Quand on s’adresse à un public, on a un devoir envers lui. Cette responsabilité est de lui faire passer un bon moment , de produire un objet digne d’intérêt, même s’il n’est pas vraiment ressenti par tout le monde. Mais il ne faut pas en faire trop non plus. La communication « volontaire»  avec le public ce n’est pas bon. Ca casse un peu la magie. C’est comme les Américains qui font taper dans les mains à la fin de chaque concert. Maintenant tous les musiciens qui ont des grands publics le font. Les gens se laissent prendre à ça mais c’est calqué sur la télévision. Je trouve ça un  petit peu ringard, c’est un peu blaireau. Mais peut-être que les gens qui arrivent dans le jazz il faut les apprivoiser. C’est peut-être bien de faire ça s’ils sont habitués avec les chanteurs à avoir cette cérémonie à la fin de chaque concert.
Qu’attendez- vous alors du public ?
J’aime bien quand le public se manifeste de lui-même vis à vis des musiciens. Ca stimule la musique. Il faut stimuler la musique, qu’il y ait un rapport de va et vient dans la communication entre les musiciens et le public. Comme une sorte de partie de ping-pong. Quand il y a le ping-pong c’est bien. C’est pour ça que j’aime bien jouer en club avec des gens qui vous disent « ouaih, ouaih continue », « ouaih, ouaih c’est bon. J’aime bien être encouragé  quand je joue.
Ne regrettez- vous pas que les réactions des spectateurs  de jazz ne soient un peu trop codifiées ?
Les applaudissements après chaque solo sont peut-être un peu systématiques. Il faudrait que le public soit sincère, que les gens n’applaudissent pas pour faire comme les autres. Les publics sont maintenant beaucoup moins vindicatifs qu’avant. Ils ne sont jamais sûrs d’aimer ou de ne pas aimer. Ils sont un peu larvés. Avant les gens cassaient les sièges et sortaient en furie ou se battaient dans la rue. Ils étaient beaucoup plus concernés. Il y avait les « pour » et les « contre ». Aujourd’hui il y a une timidité entre les gens. Ils n’osent pas s’affirmer. Ils ont peur de se tromper. Mais il ne faut pas avoir peur de se tromper car la spontanéité c’est la vérité.
Comment jugez vous la scène jazz française actuelle, y retrouvez vous ce manque de spontanéité ?
Le jazz est devenu une logique de festival. Ca arrange le show-bizz qui est à l’origine de tout cela. Dans ce type de festivals « estival », l’équilibre français américain n’est pas suffisant. Il faudrait en première partie de chaque groupe américain un groupe français. On devrait également encourager les petits lieux et la diffusion à la télé. Le grand public ne connaît pas le jazz et aux USA c’est encore pire.
Quels sont aujourd’hui les acteurs de la scène jazz que vous admirez le plus ?
Tous les grands altistes américains et certains français. Le mouvement M’Base (Steve Coleman, Greg Osby, Ravi Coltrane, Gary Thomas) est très intéressant.  Kenny Garrett également. Tout ces gens là c’est pour moi du nouveau. Ces musiciens sont d’ailleurs tous très différents,  Kenny Garrett étant plutôt coltranien. Les jeunes ont trouvé un nouveau discours par le choix des intervalles et au niveau rythmique, il y a des trouvailles également actuellement.
Vous utilisez beaucoup d’instruments différents comme la clarinette basse, les sax alto et soprano, les conques. Quel rapport entretenez-vous avec vos instruments ?
Chaque instrument à une expression particulière. Il ne faut pas se laisser dominer par eux mais quand on aime un instrument on le fait sonner dans le sens où il aime sonner. Même si j’aime bien casser les sonorités et les registres, je réduis aujourd’hui le nombre d’instruments. J’en ai exploré beaucoup, dont le cor anglais, un peu par curiosité. Ca m’a fait gagner du temps d’un côté et perdre de l’autre. Maintenant je veux moins m’éparpiller.
L’année dernière dans cette même salle vous avez réalisé un concert-hommage à Hendrix ou vous jouiez de la clarinette basse électrique, par le passé un musicien iranien vous a enseigné la technique de la flûte nay, l’électronique sera-t-il votre prochain champ d’exploration ?
Si je trouve quelqu’un qui me branche là-dessus je le ferais. C’est une histoire de rencontre. En fait j’ai déjà fait des essais, mais pas en public, avec des ordinateurs produisant des programmes de musique aléatoire. J’aime bien ces expériences qui mêlent la réaction  spontanée d’un être humain et une machine un peu folle. Il y a une sorte de relation qui se fait qui est assez intéressante. Cela humanise la machine de lui donner ce côté  aléatoire. Des fois il y a des coïncidences incroyables.
Vous parliez de ping-pong dans l’échange entre les musiciens et le public... 
Le ping-pong c’est bon pour les réflexes. On dit que Charlie Parker était très bon à ce jeu de réflexe là. Cela demande beaucoup de concentration. Une forme d’éveil. Faire du ping-pong dans un esprit esthétique c’est pas mal aussi. J’aime bien toute la préparation du geste, le fait de travailler un style. D’ailleurs les notes sont comme des notes de ping-pong. Il y en a qui rebondissent, il y en a qui rebondissent moins. C’est très important le rebondissement.
Alexandre Duval

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