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Le jazz, la nuit : deux univers de sensations, deux façons paradoxales de rendre la durée qui s'écoule troublante, passionnante. Plus que des interactions, des affinités profondes. La nuit et ses charmes, l'agonie de la journée finissante se prolonge parfois en sensations vibrantes. 

 



La trompette, instrument de la clarté, se charge, grâce au souffle de Dave Douglas sur le disque Charms Of the Night Sky (paru chez Winter&Winter, 1998), de sonorités où la luminosité du propos se trouble délibérément de notes durcies par le désir puissant d'aller chaque fois un peu plus loin dans la ductilité des mouvements nocturnes.

Phénomène quasi-surnaturel de la musique, l'album s'ouvre sur la respiration du trompettiste qui, enveloppée dans les lignes dessinées par les autres membres du groupe réuni sur le disque (Greg Cohen à la contrebasse, Mark Feldman au violon, Guy Klucevsek magistral à l'accordéon), se fait entendre dans l'instant précédant la note émise : la musique jouée devient alors " l'instant d'après " (titre également d'une très belle composition du clarinettiste Louis Sclavis, sur L'affrontement des prétendants, ECM, 2001), celui du relâchement prolongé jusque vers les états mélancoliques des heures noircies du jour.
Poveri fiori, toujours sur le même album, risque bien de vous faire passer sur le palais des frissons autrement plus violents, un peu comme ce qui arrive lorsque Miles Davis vient entamer les phrases définitives (pour le morceau et aussi pour l'histoire du jazz) de Flamenco Sketches, pilier gauche de la cathédrale Kind Of Blue (Columbia, 1960) : notes longuement étirées de la trompette en sourdine réussissant à rendre palpable cette impossible et folle sensation, la douceur rougeoyante des flammes passant entre les doigts et les oreilles de l'auditeur.

L'obscurité est désormais presque totale dehors ; à l'intérieur, la lueur des cigarettes allumées dans le club pouvait autrefois être en mesure de distraire temporairement les spectateurs de la scène qui prenait alors place after hours, imaginaire tenace du jazz ancien et moderne. Aux grandes heures du jazz age, l'orchestre se délitait, des groupes de musiciens voulant pousser plus loin s'autonomisaient ainsi. Deux tendances contradictoires à cet instant : d'un côté, l'atmosphère survoltée des cutting contests, batailles rangées dans lesquelles se forgeaient les réputations des coursiers les plus vaillants et les plus imaginatifs ; de l'autre, l'abandon des distances, l'entre-soi, souvent matérialisé par un blues. Dernière manière qui était en tout cas celle de John Coltrane : le livret du disque Coltrane Plays The Blues (Atlantic, 1960 : Mr Knight, notamment, à réécouter sans cesse) nous le susurre, les quatre nuits enregistrées live au Village Vanguard à New York en novembre 1961 (Live At The Village Vanguard, Impulse!, 1961, 4 CDs) l'ont quant à elles détaillé de manière renversante.
Mais au fond, quelle est l'interaction précise ici ? De nuit ou en plein jour, le miracle sort toujours égal du pavillon de la clarinette basse d'Eric Dolphy. D'un certain côté, effectivement, les chorus pris par lui lors de ces fameuses nuits de novembre 1961 semblent fondamentalement dire quelque chose d'intimement relié à l'univers des rêves : sur India ou Spiritual notamment, le jeu d'E. Dolphy atteint dans une proximité extrêmement troublante la voix, les cris de désespoir puis les implorations et enfin l'utopie d'une résolution des angoisses recélées dans la frontière incertaine entre veille et sommeil. D'un autre côté, c'est bien le même Eric Dolphy qui par un beau jour de juin 1960 a irisé le ciel d'Antibes de chorus rouges vifs au saxophone alto, soutenu par le combo flamboyant animé par le contrebassiste Charles Mingus (Mingus At Antibes, Atlantic, 1960). A moins que là aussi, ce n'ait été la nuit…

                 


« La musique est naturellement nocturne, et tellement nocturne que même les musiques de midi […] sont encore crépusculaires par un côté »  (V. Jankélévitch).

C'est également ce que rappelle subrepticement la voix très douce de la comédienne Leslie Sévenier, convoquée sur le récent disque du guitariste français Marc Ducret (Qui Parle ?, Sketch, 2003): la musique qu'on écoute pourrait bien être toujours de quelque manière une
« ombre à midi »…

Mathias Dreyfuss

 


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