|
Parmi les structures dédiées
au développement d’artistes, liFe liVe occupe une place notable dans
l'édification de la scène française. Cette "jeune" association,
dirigée par Julien Bassouls, fête ces jours-ci ses 15 ans. 15 ans de
militantisme pour la scène alternative et la défense des artistes et
des lieux musicaux...
Dédiée essentiellement à la
production de concerts de musiques actuelles, liFe liVe n'a eu de
cesse de s’appliquer à faire découvrir des groupes qui, à leurs
débuts, peinaient à trouver des professionnels susceptibles de
croire en eux. Parmi ces derniers, trois se sont retrouvés à
l’Elysée Montmartre, le mois dernier, pour fêter l'association qui,
dans un contexte difficile, traverse une crise financière. A
l'affiche les deux groupes phares - et particulièrement fidèles - à
liFe liVe : la Grande Sophie et le Maximum Kouette.
Ils seront accompagnés pour l’occasion par un autre groupe qu’a
également suivi l’association alors qu’ils s’appelaient à l’époque
Les Voleur de poules : Louise Attaque.
Rencontre avec Julien Bassouls, directeur de liFe liVe.
|
|
Quel effet cela te fait-il de fêter les 15 ans de liFe liVe ?
C’est passé tellement vite. Je ne me suis pas rendu compte que cela
faisait déjà 15 ans en fait. Comme beaucoup de structures
aujourd’hui, on a commencé tout petit. Comme tu as pu le remarquer,
il y a de plus en plus de micro structures, du fait qu’il y a
beaucoup d’artistes qui n’arrivent pas à percer – ou bien que le
marché du disque ne s’intéresse pas à eux – et qui montent leur
propre association. Ce sont, en fait, des assos « monoartiste ». Et…
c’était un peu le cas pour nous en fait. J'ai commencé en m'occupant
d'un seul artiste.
Pour quel « monoartiste » ?
C’était un artiste irlandais qui s’appelait The Shanakies. Le nom
vient du Gaëlique Shanachies, qui veut dire « Les raconteurs
d’histoires ». On avait réuni des copains pour donner un coup de
main et on a monté une asso. À ce moment-là, je ne pouvais pas
m’imaginer que j’allais m’occuper de 300 groupes en 15 ans.
D’ailleurs, c’est pour cela que nous avons un nom en anglais. Quand
je faisais l’affiche pour les Shanakies, je n’arrivais pas à me
rappeler si on mettait Life ou Live. Du coup, j’ai mis les deux et
cela a fait beaucoup rire. On m'a dit « Faut le garder, comme ça ! »
Qu’est-il devenu ?
Le chanteur est devenu fou. Le guitariste, je le vois toujours. Il
vit à Londres où il est devenu chroniqueur pour un des plus gros
magazines de musique.
Comment en es-tu arrivé à t’occuper d’autant d’artistes par la suite
?
Cela s’est fait naturellement. Quand on a sorti les premiers flyers
pour annoncer les concerts, d’autres artistes sont venus nous voir
pour demander de faire pareil pour eux et de leur donner un coup de
main dans leur projet. De fil en aiguille, on s’y est collé de plus
en plus sérieusement.
Tu es un des rares producteurs, de ta taille, à toujours
exercer dans une structure associative, pourquoi ?
Peut-être parce que je suis plus naturellement dans l’associatif.
C’est vrai qu’il y a quelques contradictions. Dans une structure
associative, on ne peut pas faire, à proprement parler, du business.
On ne peut pas avoir non plus la possibilité d’avoir de gros
partenaires qui pourraient s’investir dans la structure. Mais, il y
a d’autres avantages qui font qu’on s’y trouve mieux dans la
transparence du projet et dans l’intérêt général - qui est de
développer des artistes généralement pas signés chez un label. Je me
situe en quelque sorte, à l’entrée du métier. C'est-à-dire que je
les rencontre généralement avant qu’ils aient un manageur, un
éditeur et sorti un album. On fait un accompagnement qui les fait
entrer dans le métier…
Tout cela, bien évidement, n’est pas rentable et il n’y a donc pas
vraiment de place pour une telle démarche dans le cadre d’une
entreprise commerciale. Cela serait, évidement plus intéressant,
financièrement parlant, de prendre de 'plus gros' artistes, mais je
trouve cela souvent moins passionnant que de commencer depuis le
tout début dans le Far West de la musique. Quand il y a tout à
faire.
Ce n’est pas aussi pour garder une certaine forme de liberté
et faire un peu de tout, quelque part entre manageur, mais aussi
tourneur ou éditeur ?
Nous ne sommes pas éditeur, mais comme on fait fructifier les droits
de nos artistes, on pourrait le considérer comme tel. Mais je ne me
positionne pas comme tel. Pas plus que je ne me place - notion
dangereuse - comme « manageur ». À dire vrai, les manageurs, me
prennent parfois un peu la tête, avec un positionnement un peu trop
'force de vente' et que j’ai l’impression que la nouvelle génération
se situe dans une mentalité du type des jeunes loups d’écoles de
commerce. Ils n’ont pourtant aucune responsabilité, contrairement à
un réel employeur comme moi. En tant qu’entrepreneur de spectacle tu
as un paquet de papiers et de formalités à remplir. Tu vois, ces
documents qu’on reçoit de notre syndicat, tu as là par exemple «
Prestation de service privé ou illégale dans le spectacle vivant »
ou « La charte des bonnes conduites » etc. Les manageurs ne se
sentent généralement pas concernés par ce genre de choses. Ils
veulent simplement faire du business avec une déontologie, qui à mon
sens, laisse à désirer. Pour eux l’objectif, c’est d’avoir 3 ou 4
grosses signatures et de prendre une grosse commission dessus. Ils
font croire à l’artiste que cela va leur faire une carrière. Pour ma
part, je ne manage pas, je suis producteur de spectacle.
Avec plus de deux 'signatures', légalement, ils ne peuvent
plus se positionner logiquement comme 'manageur', mais comme
'agent'…
Sans l’être réellement non plus. Ils n’interviennent pas comme on
peut le faire ici sur la stratégie, le positionnement jusqu’à
éventuellement intervenir sur les visuels. On fait cela pour
démarcher du spectacle et faire vivre la musique sur scène.
Vous n'êtes donc pas non plus « tourneur » ? Quelle est la
différence ?
La différence entre tourneur et producteur vient bien évidemment,
qu’en tant que producteur, tu investis sur le spectacle. Alors qu’en
tant que tourneur, tu te contentes de mettre tes artistes au
catalogue et tu vends, sans prendre aucun risque financier. C’est le
métier de producteur de spectacle qui te donne une légitimité pour
pouvoir parler avec un artiste et te permettre de lui donner des
conseils.
Cela dit, tu remarqueras que notre métier est bourré de codes et
d’argot et que personne n’est vraiment d’accord pour donner une
définition claire et définitive. Qu’entend-on par amateur ou
professionnel dans la musique (1) ? Doit-on appliquer les mêmes
règles aux 'petites' salles qu'aux 'grandes' ?
Un temps, je comparais souvent les 'petits' lieux avec les débuts
d’artistes. Parce que c’est un peu la même aventure. Trois potes
ouvrent un café ou trois potes montent un groupe. Au début, il n’est
pas vraiment question d’argent. Ils sont plutôt dans une démarche
ludique ou d’expression personnelle, ce qui est très sain. Puis
petit à petit, la chose prend de l’ampleur et on s’aperçoit qu’il y
a de l’argent. C'est là qu'on te dit qu’il y a maintenant tant
d’impôts à payer, qu’il faut payer des cachets, les charges, la TVA
pour le moindre concert dans un bistrot ou même un squat. Ce qui
devient très vitre compliqué. Nous faisons très attention à ce genre
de situation. Et comme il faut tout payer dans les clous, sur
certaines dates, dans ces 'petits' lieux effectivement, on ne se
positionne plus en tant que 'producteur' mais comme 'partenaire
média'. Ce qui veut dire qu'on se contente de faire de la promo.
C’est à nous de faire la part des choses pour nous protéger et
défendre ainsi ces petits lieux et les groupes débutants.
Il faut voir que pour arriver à un équilibre financier, il faut
clairement plusieurs groupes de la taille de La Grande Sophie ou du
Maximum Kouette. C'est-à-dire des artistes qui malgré le fait qu’ils
soient sur un petit label – le petit label c’est nous - font chaque
année une centaine de dates de concerts. C’est cela qui crée un flux
de trésorerie. Si j’avais deux autres groupes de cette dimension,
nous ne serions pas dans le marasme financier dans lequel nous
sommes aujourd’hui. Et cela, parce que je produis des spectacles et
des groupes, plutôt que « faire le tourneur ». On correspond à une
logique structurante et professionnalisante du métier et des grandes
instances, mais en même temps les moyens sont de plus en plus
restreints pour y parvenir.
Lire la suite...
(1) A noter qu’au vu des administrations (SACEM, URSAFF ou Impôt),
la notion de musiciens amateurs, de fait, n’existe pas...
Voir
les photos du concert du 18/12/2005 à l'Elysée Montmartre.
|