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Marc Ducret a entrepris, seul, l’étude de la guitare en 1970, à l’âge de 13 ans.
Ce musicien, très méfiant vis-à-vis des petites boîtes dans lesquelles on range bien soigneusement les gens, refuse qu’on l’appelle de jazz ou encore
de free rock contemporain progressif
(et d’autres encore), et ceci afin de se tenir au plus près de la seule catégorie qu’il concède à voir s’appliquer « sur » lui, la musique. Et encore… Marc Ducret, inspirateur de toute la scène française actuelle, collaborateur régulier de l’un des saxophonistes les plus inventifs de l’avant-garde new-yorkaise (Tim Berne), lit, lit beaucoup, et poursuit l’enquête en particulier depuis son disque Qui parle ? sur la piste d’un art total associant l’énergie de la musique et l’émotion du texte, et réciproquement.
Première partie de cette rencontre réalisée chez lui à Paris en décembre dernier…


Depuis une dizaine d’années en gros, tout un ensemble de musiciens, dont vous faites partie, a semble-t-il modifié de manière forte son jeu, par son ouverture à d’autres styles musicaux que le jazz proprement dit (tels le rock progressif, le metal ou encore la musique contemporaine) et a pu de cette façon développer un langage musical véritablement cohérent. Pourriez-vous revenir sur cette évolution, et peut-être aussi sur les ruptures stylistiques que vous avez vécues à ce moment-là ?

Bien que je n’aime pas vraiment parler de « génération » ou avoir un point de vue trop historique, avec le recul, il se peut bien que techniquement, il se soit passé dans les années 1980 quelque chose de terminal, de final. Pour moi, cela s’est traduit je pense par la rencontre avec deux musiques différentes de ce que je faisais jusqu’alors : ça a été la participation à l’Acoustic Quartet de Louis Sclavis d’une part, et, d’autre part, l’intérêt que j’ai eu quasiment à la même époque pour la musique de Tim Berne dans laquelle j’ai trouvé quelque chose de vraiment authentique. Maintenant, si j’essaie de réfléchir par rapport à ce qui s’est passé de manière plus globale, il y a eu comme l’aboutissement d’un processus du point de vue sonore, dans la manière d’enregistrer la musique, mais aussi dans la manière de l’écouter. Aujourd’hui, on considère que tout est acquis, que tout est déjà là à disposition d’un point de vue musical, et il est très difficile parfois d’expliquer à de jeunes musiciens les sensations qu’on a pu éprouver à l’écoute de certains disques à l’époque tout simplement parce qu’on n’avait jamais encore écouté ce son-là auparavant. Or maintenant, on est dans une dynamique complètement différente, il y a quelque chose de complètement différent qui va se passer : le disque en tant que support vit une explosion radicale, et, par voie de conséquence, il va falloir je pense d’ici peu recaler notre concept par rapport à ce nouveau support sur lequel on met de la musique.

Précisément, sur cette question du « support » futur qui est en partie déjà là, quelle place devra occuper selon vous la musique enregistrée dans les prochaines années ?

Je ne pense pas qu’il « faille », je pense simplement que l’objet – le support donc – en tant que présentation, en tant qu’emballage est important parce qu’il signifie toujours quelque chose. Je fais de la musique pour que les gens l’écoutent. C’est une musique comme ça fait longtemps que j’en fais, effectivement relativement complexe et ce que je « demande » aux gens est tout simplement de l’écouter attentivement, tout comme moi j’écoute toujours attentivement certaines musiques. Il y a plein de musiques faites pour des usages différents, ni moins bonnes, ni meilleures. Pour ma part, ma façon de faire de la musique nécessite de fait plusieurs écoutes attentives. Dans ce sens là logiquement et puisque j’ai décidé de faire cette musique dans un but peu lucratif (étant donné qu’elle s’adresse plutôt à un public d’amateurs avertis et donc se vend par définition peu ou pas), le disque devient pleinement un produit dédié, réservé en quelque sorte, et j’essaie donc de le soigner.

… Une vision exigeante de la musique ?

Oui, en un sens. Il est vrai que j’aime les choses complexes et que ce dont je manque en général, c’est de plus de profondeur plutôt que de davantage de largeur, plutôt que de vouloir couvrir du terrain. Ce qui explique aussi que je privilégie de plus en plus un support personnalisé.

Votre concert solo récent à l’Atelier du Plateau (dont Gilles Zaepfel, le directeur, est décédé brutalement peu après) avait ceci de frappant qu’on pouvait presque y lire sur votre corps et en particulier sur votre visage toute une « énergie rentrée ». Cette recherche de l’énergie semble elle aussi au cœur de votre conception de votre musique… Pourriez-vous revenir sur la manière dont vous envisagez la pratique du concert, et du concert solo en particulier ?

Le concert solo est une rubrique différente par rapport au plaisir de jouer à plusieurs où là, on peut dire que c’est vraiment la fête…

Il y a du plaisir quand même ??

Oui, il y a du plaisir, bien sûr, un grand plaisir même, mais qui n’est jamais mis autant en avant, d’abord parce que je n’ai jamais autant le trac que dans ces moments-là… En plus, il faut dire que ce plaisir est souvent mangé par l’angoisse du coureur de fond si on veut.

Mais ces solos, ça a été le fruit d’une demande ?

J’avais eu envie d’en faire tourner, il y a une dizaine d’années de cela. J’avais d’ailleurs fait deux disques à l’époque, un à la guitare acoustique [ndlr : (détail), paru chez Winter&Winter en 1997], et un autre à l’électrique, ce dernier étant un live d’ailleurs [Un certain malaise, paru chez Screwgun Records en 1998].

Avec la volonté de construire un discours global à chaque fois, y compris et surtout en concert?

Oui, véritablement. Pour moi, c’est en cela que le solo est un test, un challenge : comment structurer une heure de musique, tout seul ? En gros, il s’agit d’improviser de manière ouverte et en même temps de faire intervenir à plusieurs niveaux différents des choses que moi ou d’autres ont écrites. Une sorte de récital improvisé si on veut.
C’est ce sur quoi je travaille en ce moment et c’est le sens de notre travail à nous tous depuis déjà un moment : réfléchir sur l’interaction du prévu et du « pas prévu ». Je préfère d’ailleurs opposer ces deux termes plutôt que de parler d’ « écrit » opposé à de l’improvisé : il y a des idées, toujours, mais pas forcément avec des mots derrière systématiquement.
Je veux passer un moment musical avec des gens, leur offrir une sorte d’ « image musicale », qui dépend du moment, du lieu, du son, du rapport direct avec le public. Je fais quelque chose d’assez physique en général : c’est pourquoi j’aime bien voir les gens pour qui je joue, dans des lieux avec suffisamment d’intimité donc.

Cette réactivité avec le public, vous la ressentez toujours ?

Oui, toujours. On peut jouer avec toute la sincérité et l’intégrité possibles, si l’on ne gagne pas les gens, la musique reste là et tombe par terre. A l’inverse, alors qu’entre nous musiciens, on ne sent pas les choses encore vraiment prêtes, la simple attention des gens nous tire et nous fait jouer. Tout récemment encore lors d’une date en Pologne avec Big Satan le groupe de Tim Berne, dans une salle qui n’était vraiment pas un cadeau, un son mauvais, des chaises en plastique, un bar au fond, on a fait un concert qui m’a semblé magnifique…

Propos recueillis par Mathias Dreyfuss

 

Lire la deuxième partie de la rencontre

 

Le site officiel de Marc Ducret : www.marcducret.com

 

La discographie de Marc Ducret ménage deux « époques » assez distinctes, dont la ligne de partage est probablement le disque de Louis Sclavis Acoustic Quartet de 1994 auquel Marc Ducret a participé. Précisément parce qu’ils ne sont pas tout à fait pris au hasard, les cinq disques suivants sont postérieurs à cette date. A vous de juger…

Louis Sclavis Quartet, Acoustic Quartet (ECM) – 1994
Ce quartet, outre le clarinettiste et saxophoniste Louis Sclavis et Marc Ducret à la 6 et 12 cordes, compte deux autres musiciens devenus depuis des collaborateurs plus que réguliers de Marc Ducret, Dominique Pifarély (violon) et Bruno Chevillon (contrebasse). Une musique d’une immense sensibilité et écologie de son, et dont la fine élégance est salutairement mise en péril par l’émotion suscitée par l’accentuation si particulière de Marc Ducret, notamment sur le puissant et orientalisant "Seconde".

Marc Ducret, Un certain malaise (Screwgun Records) – 1998
Solo électrique live capté au club montreuillois les Instants Chavirés. Et en effet, durant ce parcours dans le lointain intérieur, on n’est plus proche du chavirage (de bonheur) que du malaise annoncé. On ne peut que jalouser ceux qui y étaient vraiment ce beau soir de 1998, à Montreuil, en face de ce monument mouvant…

Marc Ducret, [détail] (Winter & Winter) – 1997
Ambiance confinée du studio, en l’occurrence une villa italienne qui ne doit pas être étrangère à la très grande tenue d’une musique qui joue constamment sur ces interstices incertains de la conscience, bribes d’énergie projetées très loin et récupérées in extremis, au bord du  ravin. Six et douze cordes acoustiques, magistraux instruments à l’appui de cette pulvérisation/recomposition du paysage sonore.

Marc Ducret, L’ombra di Verdi (Screwgun Records) – 1999
Le power trio : Marc Ducret à la guitare électrique avec Bruno Chevillon, contrebassiste fiévreux et Eric Echampard, percussionniste profond. Rien à voir avec ce qu’entend habituellement avec ce type de formation et pourtant, de bout en bout, le parfum de l’évidence sur tout ce qui est tenté, esquissé, suggéré et même à peine tracé…

Marc Ducret, Qui Parle ? (Sketch) – 2003
Suite au prochain numéro…

Photo : Elo B - www.elo.axelibre.org


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