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Depuis une dizaine d’années en gros, tout un ensemble de
musiciens, dont vous faites partie, a semble-t-il modifié de
manière forte son jeu, par son ouverture à d’autres styles
musicaux que le jazz proprement dit (tels le rock progressif, le
metal ou encore la musique contemporaine) et a pu de cette façon
développer un langage musical véritablement cohérent.
Pourriez-vous revenir sur cette évolution, et peut-être aussi
sur les ruptures stylistiques que vous avez vécues à ce
moment-là ?
Bien que je n’aime pas vraiment parler de « génération » ou
avoir un point de vue trop historique, avec le recul, il se peut
bien que techniquement, il se soit passé dans les années 1980
quelque chose de terminal, de final. Pour moi, cela s’est
traduit je pense par la rencontre avec deux musiques différentes
de ce que je faisais jusqu’alors : ça a été la participation à
l’Acoustic Quartet de Louis Sclavis d’une part, et, d’autre
part, l’intérêt que j’ai eu quasiment à la même époque pour la
musique de Tim Berne dans laquelle j’ai trouvé quelque chose de
vraiment authentique. Maintenant, si j’essaie de réfléchir par
rapport à ce qui s’est passé de manière plus globale, il y a eu
comme l’aboutissement d’un processus du point de vue sonore,
dans la manière d’enregistrer la musique, mais aussi dans la
manière de l’écouter. Aujourd’hui, on considère que tout est
acquis, que tout est déjà là à disposition d’un point de vue
musical, et il est très difficile parfois d’expliquer à de
jeunes musiciens les sensations qu’on a pu éprouver à l’écoute
de certains disques à l’époque tout simplement parce qu’on
n’avait jamais encore écouté ce son-là auparavant. Or
maintenant, on est dans une dynamique complètement différente,
il y a quelque chose de complètement différent qui va se passer
: le disque en tant que support vit une explosion radicale, et,
par voie de conséquence, il va falloir je pense d’ici peu
recaler notre concept par rapport à ce nouveau support sur
lequel on met de la musique.
Précisément, sur cette question du « support » futur qui est en
partie déjà là, quelle place devra occuper selon vous la musique
enregistrée dans les prochaines années ?
Je ne pense pas qu’il « faille », je pense simplement que
l’objet – le support donc – en tant que présentation, en tant
qu’emballage est important parce qu’il signifie toujours quelque
chose. Je fais de la musique pour que les gens l’écoutent. C’est
une musique comme ça fait longtemps que j’en fais, effectivement
relativement complexe et ce que je « demande » aux gens est tout
simplement de l’écouter attentivement, tout comme moi j’écoute
toujours attentivement certaines musiques. Il y a plein de
musiques faites pour des usages différents, ni moins bonnes, ni
meilleures. Pour ma part, ma façon de faire de la musique
nécessite de fait plusieurs écoutes attentives. Dans ce sens là
logiquement et puisque j’ai décidé de faire cette musique dans
un but peu lucratif (étant donné qu’elle s’adresse plutôt à un
public d’amateurs avertis et donc se vend par définition peu ou
pas), le disque devient pleinement un produit dédié, réservé en
quelque sorte, et j’essaie donc de le soigner.
… Une vision exigeante de la musique ?
Oui, en un sens. Il est vrai que j’aime les choses complexes
et que ce dont je manque en général, c’est de plus de profondeur
plutôt que de davantage de largeur, plutôt que de vouloir
couvrir du terrain. Ce qui explique aussi que je privilégie de
plus en plus un support personnalisé.
Votre concert solo récent à l’Atelier du Plateau (dont Gilles
Zaepfel, le directeur, est décédé brutalement peu après) avait
ceci de frappant qu’on pouvait presque y lire sur votre corps et
en particulier sur votre visage toute une « énergie rentrée ».
Cette recherche de l’énergie semble elle aussi au cœur de votre
conception de votre musique… Pourriez-vous revenir sur la
manière dont vous envisagez la pratique du concert, et du
concert solo en particulier ?
Le concert solo est une rubrique différente par rapport au
plaisir de jouer à plusieurs où là, on peut dire que c’est
vraiment la fête…
Il y a du plaisir quand même ??
Oui, il y a du plaisir, bien sûr, un grand plaisir même, mais
qui n’est jamais mis autant en avant, d’abord parce que je n’ai
jamais autant le trac que dans ces moments-là… En plus, il faut
dire que ce plaisir est souvent mangé par l’angoisse du coureur
de fond si on veut.
Mais ces solos, ça a été le fruit d’une demande ?
J’avais eu envie d’en faire tourner, il y a une dizaine
d’années de cela. J’avais d’ailleurs fait deux disques à
l’époque, un à la guitare acoustique [ndlr : (détail), paru chez
Winter&Winter en 1997], et un autre à l’électrique, ce dernier
étant un live d’ailleurs [Un certain malaise, paru chez Screwgun
Records en 1998].
Avec la volonté de construire un discours global à chaque fois,
y compris et surtout en concert?
Oui, véritablement. Pour moi, c’est en cela que le solo est un
test, un challenge : comment structurer une heure de musique,
tout seul ? En gros, il s’agit d’improviser de manière ouverte
et en même temps de faire intervenir à plusieurs niveaux
différents des choses que moi ou d’autres ont écrites. Une sorte
de récital improvisé si on veut.
C’est ce sur quoi je travaille en ce moment et c’est le sens de
notre travail à nous tous depuis déjà un moment : réfléchir sur
l’interaction du prévu et du « pas prévu ». Je préfère
d’ailleurs opposer ces deux termes plutôt que de parler d’ «
écrit » opposé à de l’improvisé : il y a des idées, toujours,
mais pas forcément avec des mots derrière systématiquement.
Je veux passer un moment musical avec des gens, leur offrir une
sorte d’ « image musicale », qui dépend du moment, du lieu, du
son, du rapport direct avec le public. Je fais quelque chose
d’assez physique en général : c’est pourquoi j’aime bien voir
les gens pour qui je joue, dans des lieux avec suffisamment
d’intimité donc.
Cette réactivité avec le public, vous la ressentez toujours ?
Oui, toujours. On peut jouer avec toute la sincérité et
l’intégrité possibles, si l’on ne gagne pas les gens, la musique
reste là et tombe par terre. A l’inverse, alors qu’entre nous
musiciens, on ne sent pas les choses encore vraiment prêtes, la
simple attention des gens nous tire et nous fait jouer. Tout
récemment encore lors d’une date en Pologne avec Big Satan le
groupe de Tim Berne, dans une salle qui n’était vraiment pas un
cadeau, un son mauvais, des chaises en plastique, un bar au
fond, on a fait un concert qui m’a semblé magnifique…
Propos recueillis par
Mathias
Dreyfuss
Lire la deuxième partie
de la rencontre
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Le site officiel de Marc Ducret :
www.marcducret.com
La
discographie de Marc Ducret ménage deux « époques »
assez distinctes, dont la ligne de partage est
probablement le disque de Louis Sclavis Acoustic Quartet
de 1994 auquel Marc Ducret a participé. Précisément
parce qu’ils ne sont pas tout à fait pris au hasard, les
cinq disques suivants sont postérieurs à cette date. A
vous de juger…
Louis Sclavis Quartet, Acoustic Quartet (ECM) – 1994
Ce quartet, outre le clarinettiste et saxophoniste
Louis Sclavis et Marc Ducret à la 6 et 12 cordes, compte
deux autres musiciens devenus depuis des collaborateurs
plus que réguliers de Marc Ducret, Dominique Pifarély
(violon) et Bruno Chevillon (contrebasse). Une musique
d’une immense sensibilité et écologie de son, et dont la
fine élégance est salutairement mise en péril par
l’émotion suscitée par l’accentuation si particulière de
Marc Ducret, notamment sur le puissant et orientalisant
"Seconde".
Marc Ducret, Un certain malaise (Screwgun Records) –
1998
Solo électrique live capté au club montreuillois les
Instants Chavirés. Et en effet, durant ce parcours dans
le lointain intérieur, on n’est plus proche du chavirage
(de bonheur) que du malaise annoncé. On ne peut que
jalouser ceux qui y étaient vraiment ce beau soir de
1998, à Montreuil, en face de ce monument mouvant…
Marc Ducret, [détail] (Winter & Winter) – 1997
Ambiance confinée du studio, en l’occurrence une
villa italienne qui ne doit pas être étrangère à la très
grande tenue d’une musique qui joue constamment sur ces
interstices incertains de la conscience, bribes
d’énergie projetées très loin et récupérées in extremis,
au bord du ravin. Six et douze cordes acoustiques,
magistraux instruments à l’appui de cette
pulvérisation/recomposition du paysage sonore.
Marc Ducret, L’ombra di Verdi (Screwgun Records) –
1999
Le power trio : Marc Ducret à la guitare électrique
avec Bruno Chevillon, contrebassiste fiévreux et Eric
Echampard, percussionniste profond. Rien à voir avec ce
qu’entend habituellement avec ce type de formation et
pourtant, de bout en bout, le parfum de l’évidence sur
tout ce qui est tenté, esquissé, suggéré et même à peine
tracé…
Marc Ducret, Qui Parle ? (Sketch) – 2003
Suite au prochain numéro… |
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