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La musique dans la rue :
entretien avec

Philippe BAS

Depuis douze ans, Philippe Bas, pianiste de jazz et compositeur, vit une aventure passionnante. Avec son petit piano, il parcourt les rues de Paris et transforme cet espace ouvert et public par excellence en une fête incessante. Nous l'avons découvert près du Jardin de Luxembourg et nous avons aimé sa musique. 

C'est un paradoxe : vous êtes célèbre, mais votre public, souvent nombreux ici dans la rue, ne connaît pas votre parcours. Pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs? Comment tout cela a-t-il commencé ? 
Oui, c'est curieux, car vous êtes le premier magazine qui s'intéresse à moi. Pourtant, je joue dans la rue depuis douze ans. Au début, j'ai fait sept ans de piano classique. Après, j'ai fait une maîtrise en mathématiques et j'ai travaillé comme professeur de maths au lycée. Un jour j'entre dans une boutique et j'entends un morceau de piano solo. Je demande au vendeur de me dire qui est l'auteur. Mais le vendeur ne le trouve pas sur la bande magnétique. Alors, j'étais frustré, car je n'arrivais pas à avoir le titre du morceau, ni le nom de l'auteur. Cela m'a amené à visiter tous les bars, tous les endroits de jazz où on jouait ce style de musique, le " Stride ". Cette passion est venue de là. Ensuite, petit à petit, je me suis détaché de mon métier de prof pour ne faire que du piano. Passionné par le piano. 

Quel genre de musique jouez-vous ? 
Je joue du jazz des années trente. Je compose aussi des morceaux de jazz dans le même style.

Et la rue ? Comment êtes-vous descendu dans la rue ? 
J'ai joué dans un club de jazz à Paris pendant cinq ans. Il s'appelait Le London Tavern, mais c'est fermé maintenant. Un jour - un pari. Un copain me dit : " T'es pas foutu de descendre avec ton piano dans la rue ". Je tiens le pari et du coup je loue un petit piano. Je le descends dans la rue. Lui, il vient avec sa clarinette, car lui, il faisait la manche dans la rue, et on se met à jouer. Et ça marche bien. Depuis, je ne me suis pas arrêté. J'ai démissionné du club. C'était il y a quatorze ans, près du Jardin de Luxembourg. 

Vous avez, donc, abandonné votre métier de prof, la sécurité qu'il vous donnait, pour jouer dans la rue. 
C'est une question de passion. C'est plus amusant à tous les niveaux. Je rencontre des gens. C'est plus gratifiant aussi. Vous jouez, les gens vous applaudissent, vous sourient. Je croise des gens complètement différents, du clochard au Premier ministre. Et l'argent n'est pas un problème. Maintenant je gagne cinq, six fois ce que je gagnais en tant que prof à l'époque. 

Les gens sont généreux, alors. Ou bien ils aiment le jazz des années trente. 
Il faut voir ça comme ça : soit ce sont les gens qui sont généreux, soit c'est moi qui ai du talent. Moi déjà, j'aime cette musique. C'est très important. Les français donnent pas mal, mais ce n'est pas de la charité. Les gens sont intéressés par la musique et surtout ils achètent le CD. J'en ai fait six. 

Avez-vous un producteur ?
La musique que je joue, du jazz traditionnel, n'est pas une musique qui est financièrement rentable pour n'importe quel producteur. Mais du coup je gagne, car les gens sont agréablement surpris d'entendre cela dans la rue. Et on leur demande rien. Je mise là-dessus. Je crois, d'ailleurs, que les producteurs font une erreur. Je suis sûr qu'il y a un créneau pour ce genre de musique, pour ce style-là. Mais ils ne s'en rendent même pas compte. Ils ont peur que ce ne soit ringard. 

Vous préférez, donc, la rue. 
Oui, je préfère mon coin de trottoir. C'est fabuleux. J'ai besoin du contact direct. Le public est très hétéroclite. J'observe les gens. J'ai remarqué, par exemple, que les femmes craquent plus souvent que les hommes. Mais je mets les gens à l'aise, je me mets de dos et je mets la boîte derrière. Souvent les gens viennent vers moi, me posent des questions. Il y a aussi autre chose. Il y a un combat. C'est un défi. Si on joue mal, il ne se passe rien. On n'a pas droit à l'erreur. Il faut convaincre le public. C'est ça la vie. Et c'est aussi riche que de jouer dans une salle. Il y a probablement une peur chez moi de passer au stade " supérieur ", à la " cour des grands ", comme me le disait un producteur. Mais c'est quoi " la cour des grands " ? D'ailleurs, le premier disque que j'ai eu la chance d'enregistrer, c'était l'un des producteurs de Jean-Jacques Milteau qui me l'a fait. Il m'a fait jouer, il m'a fait faire des concerts et il m'a produit un disque. 

Où jouez-vous ? 
En fait, je me déplace. Le plus souvent je suis devant l'église de Saint-Germain des Prés, à l'Odéon, en face du Jardin de Luxembourg, sur les marchés de matin. D'ailleurs, je croyais que le jazz était très populaire, mais non. J'ai essayé dans les banlieues, mais j'ai fait un flop. Sauf les banlieues " friquées ", bien-sûr. Je joue dans quelques orchestres, à des soirées privées. Aussi à l'étranger, en Allemagne, au Danemark. Mais là, je donne des concerts, j'ai un agent. Le jazz marche mieux là-bas qu'en France. Il y a une ambiance. Ici, je fais les festivals. Je n'aime pas les boîtes en France. Les gens qui viennent sont souvent des snobs. New Morning ou Le Petit Opportun, c'est peut-être différent, mais là on préfère du jazz moderne. La musique de stride est une musique de cœur, une musique jouissive. Plus qu'une intellectualisation. Elle est branchée directement au plaisir. Ce n'est pas la musique de Powel, ou de Bill Evans, que j'aime bien, mais qui est plus introvertie, plus angoissante. Le stride a jailli de la musique revendicative des noirs qui jouaient dans la rue, dans les bordels. Il y a un contentieux dans cette musique. Et ce n'est pas une mode, c'est une musique en soi. 

Etes-vous un musicien de rue ? 
J'ai peur qu'on considère cela comme un péjoratif. On pense souvent que si je suis dans la rue, c'est parce que je ne trouve pas de place ailleurs. Dans la rue il y a des clochards, des mendiants, parfois déguisés en vendeurs ou en musiciens, et les artistes qui ont choisi la rue pour des raisons différentes et qui font des choses de qualité. Mais l'amalgame est vite fait. 

Quels sont vos projets ?
J'aimerais voyager un peu, aller avec mon piano vers l'Europe de l'Est, par exemple. Ou bien, organiser des concerts des pianistes de stride. 

Vous sentez-vous exclu ?
Non, je me sens même privilégié.

Propos recueillis par Dessislava YOUGOVA 

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Philippe Bas a une formation de pianiste classique, acquise entre 1963 et 1973, puis il s'oriente rapidement vers le jazz et devient un fervent admirateur de Fats Waller et James " P " Johnson. A partir de 1975, il se joint à différentes formations de jazz traditionnel et accompagne, notamment, Bill Coleman lors de différents concerts. En 1986 il rejoint l'orchestre d'Olivier Franc et fait de nombreux festivals en France, en Allemagne et en Suède. Il se produit dans de nombreux clubs de jazz, tels Slow Club, Caveau de la Huchette, Latitudes Saint Germain, Le Méridien, en formation ou en piano solo. En 1990, Philippe Bas enregistre son premier CD, intitulé Swing Rag and Blues. Cela lui permet de nombreux passages sur FIP, la radio du jazz. En 1996, son ami, Daniel Bechet, batteur et fils de Sidney Bechet, lui demande de rejoindre son orchestre pour participer à tous les concerts qui auront lieu en l'honneur du centenaire de Sidney Bechet. L'année suivante, il signe un contrat avec la société EMI Music France pour un CD en piano solo ne contenant que des compositions originales. Cette même année, Philippe Bas enregistre avec son ami Philippe Audibert, saxo soprano, son sixième disque, intitulé Hey There ! Il participe à de nombreux festivals, tels le Festival de jazz à Velbert (Allemagne), les festivals de jazz à Nice, à Riom, à Genève… 

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