Longueur d'Ondes
aux 3 Baudets
Le Procès-verbal de la soirée anniversaire...
...des 10 ans du magazine qui s'est déroulé le 25 juin 2009 aux 3 Baudets.
C'est dans une époque anesthésiée et sous cellophane d'un Pigalle
aujourd'hui transformé en Disneyland du sexe gentil que
Les 3 Baudets, cabaret mythique de l'après guerre, a
réouvert ses portes. Subventionné par la mairie de Paris, refait à
neuf, peinture fraîche et moleskine rouge, à l'aune des souverains
poncifs - Brel, Brassens, Gainsbourg - de la chanson française, le lieu
vibre des interdits sanitaires et réglementaires : on ne fume plus, ou
alors dans l'espace réservé sur le trottoir, on ne boit pas pendant les
concerts, on est prié d'éteindre son portable... et pourtant ce soir
c'est Punk & Tupperware !
Le punk c'est tupper ! Crois comprendre ma voisine.
Longueur
d'onde, le mag musical qui ne coûte rien et qui se dépense
beaucoup, fête ses 10, et son 50ème numéro. Au programme
Jonaz et
Java.
Jonaz vit à l'ombre de l'empire de la chanson en train de mourir,
rappeur du Nord, il n'est pas sans reproche...
Alors qu'il entame son set, avec l'archive sonore de Mireille
Matthieu sifflée pendant qu'elle chante la Marseillaise, il croit
bon de proposer au public de se lever, après tout il s'agit de notre
hymne national. Quelques personnes s'exécutent, le malaise
s'installe.
Le paradoxe du rap est de faire du rejet du système et de ses
institutions une valeur intrinsèque, à en devenir soi-même une
institution du désobéir, avec ses codes, ses valeurs, son propos.
Finalement pas grand chose de nouveau de ce côté ci de la batterie
depuis l'invention du rock qui vit des prolos devenir millionnaires
à coup de riff de guitare.
Dans ce registre Jonaz, rappeur dégagé dixit, seul en
scène manie le paradoxe avec conviction, la variante de celui du
menteur, quand il dit : n'obéissez pas ! Que répondre ?! Suivre la
consigne, c'est obéir, ne pas la suivre c'est obéir encore.
Difficile de faire de la désobéissance un mot d'ordre. Le rock
d'abord, le rap ensuite firent grand usage de cette faille logique
du langage.
Quant au punk, dont pourrait penser qu'avec les Sex Pistols,
il mit fin à l'incomplétude, hélas la grande escroquerie du
rock'n'roll fit long feu dés son origine. Coup de génie d'un patron
de la fripe, les pistolets d'amour sont un groupe de leur temps, pas
une faille sismique - ce que les Clash pourront revendiquer - alors
si manifestement la chanson française est bourgeoise de gauche, le
rappeur et le punk sont des anars de droite : individualiste, avide,
moraliste et donneur de leçon.
Finalement, lever le poing et chanter liberté dans le temple de la
chanson française canal historique, c'est la subvention de la
subversion. Les 3 baudets ou les 3 bobos ?
David Brook, inventeur du terme, a fourni au petit peuple de la
gauche quinoa l'occasion de vivre son petit confort sans mauvaise
conscience, la bohème peut-elle autre chose que bourgeoise ? Selon
l'écrivain François d'Epenoux les bobos sont « les nouveaux maîtres
de Paris, stars des gazettes et chouchous des pubards, leaders
d'opinion et des dîners en ville, nouvelle volaille qui, comme dans
la chanson de Souchon, fait l'opinion. [...] Ce sont quelques
poignées de vrais bourgeois mais faux bohèmes, connus ou inconnus,
fricotant dans la pub, la presse, la musique ou le cinéma, bref,
dans des métiers bien, qui prônent leurs idées et prêchent leurs
discours avec d'autant plus de légèreté mondaine qu'ils n'en
subiront jamais les conséquences, planqués qu'ils sont dans leurs
donjons bardés de digicodes. [...] Ce sont les nouveaux gardiens de
la Pensée Unique qui déversent sur le moindre assaillant l'huile
tiède d'une soupe idéologique ressassée, entre deux flèches trempée
dans le fiel mortels de leurs propres erreurs » in Les Bobos me font
mal, A. Carrière, 2003, p. 11-12
Peut-on imaginer parler un jour de probo, des
prolos bohème ? Vous voyez ce que je veux dire !
OK, n'en jetez plus, je ne parle pas de Jonaz, le bonhomme est
sympathique, son flot est dense, il danse, d'un bout à l'autre de la
scène, en cadence.
Tout chose étant égale par ailleurs et la musique dans tout ça me
direz vous ?! Vous faites bien ! En tête d'affiche, suite à Jonaz,
Java a mis le feu aux 3 baudets avec son rap musette, efficace et
huilé comme un Goldorak après le contrôle technique. Le sens du
rythme et le sens de l'ambiance, l'envie et le plaisir manifestes
d'être là, une énergie, une force. Un final de 15 minutes, une salle
comble, une soirée réussie.
Pari risqué mais pari réussi pour Longueur d'Onde, un magazine
gratuit de passionnés, une aventure unique dans la presse papier,
une place reconnue dans le monde de la francophonie tant chez les "
maudits français " que dans la " belle province ", des découvertes
consacrées, la liberté et l'indépendance. Ça marche les gars, on se
dit rendez-vous dans 10 ans, c'est quand la prochaine soirée déjà
?...
Yan Pradeau