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photo :  Guy Le Querrec


Steve Lacy, musicien de jazz, spécialiste ès saxophone soprano était né à New York en 1934. Après une vie d’errances géographiques (vers l’Europe et la France notamment) contrastant avec la droiture de la ligne tracée par sa vision exigeante de la musique, c’est assez paradoxalement aux Etats-Unis qu’il est décédé l’année dernière, un an à peine après son retour d’Europe. Toute biographie tient entre ces deux lignes, ligne de vie et ligne de mort. Celle des musiciens est prolongée par une troisième ligne dont vivants, ils sont les implacables propriétaires, mais qui, une fois passé trépas, devient par étrange revanche la trace ultime de leur passage sur terre : la longue ligne de toutes les mélodies transitées, pour quelques secondes parfois, entre leurs mains et par leur corps.

Le dos de couverture d'un vieux vinyle londonien, vert empire écaillé : New York City R&B (Candid, 1961), coleadé par le pianiste Cecil Taylor et le contrebassiste Buell Neidlinger. Beau disque, musique dense et complexe : une autre définition du rythm and blues, passé à la moulinette free et cisaillé par les mains du pianiste. En 1966, le saxophoniste Archie Shepp, déjà présent sur cette galette de 1961 - un de ses tout premiers enregistrements -, sera le maître d'œuvre d'une musique autrement puissante, baignée tout à la fois de r'n'b, de funk et de free : Mama Too Tight (Impulse!, 1967), machine infernale de la Great Black Music.

Revenons au vieux vinyle de 1961 : à regarder d'un peu près, des yeux experts peuvent constater qu'une coquille s'est glissée sur le nom d'un des musiciens présents sur le disque. Un certain Steve Lacey apparaît ainsi au saxophone soprano, venu en grand habitué de ces sessions produites par un (authentique) label de légende, Candid, qui, sur à peine une dizaine de disques tout au plus, a donné en ce début d'années 1960 la description peut-être la plus juste de ce moment subreptice de la marche en avant décisive alors opérée par le jazz.

Détour puis retour à Steve enlacé. Une question, lancée à la volée par un journaliste : « Comment appelez-vous la musique que vous jouez ? ». Réponse de l'intéressé, âge déjà mûr et sourire délicat : « Le jazz, pour la vie ».
Le jazz, certes, certes… Un peu de rigueur tout de même : jazz de Sydney Bechet ou bien jazz de John Coltrane ? Celui de Duke Ellington ou bien celui de Thelonious Monk ? Questions dont le parcours exemplaire (dixit Le Dictionnaire du Jazz) du saxophoniste et compositeur Steve Lacy illustre clairement l'absence de pertinence.

Le jazz, voie étroite : Steve Lacy adopte tôt le saxophone soprano, après quelques tentatives à la clarinette, instrument morphologiquement le plus proche de son homologue métallisé. Instrument droit, musique droite, exigeante avec un art vraiment immense qu'a eu Lacy de sculpter une sonorité d'une richesse et d'une émotion sans pareille. Un art de l'immobilisation pourrait-on dire : par son jeu, la musique est " prise " dans une spirale ascendante, bien différente toutefois de celle du saxophoniste (ténor, puis aussi soprano à partir de 1960) John Coltrane, l'inventeur d'univers, lui dont Steve Lacy pouvait se vanter - il ne le faisait pas - d'avoir été le précurseur dans l'emploi d'un instrument qui avait bizarrement échappé aux différentes révolutions musicales du jazz entre 1940 et 1960.
Paris, 1981 (Live At Dreher, 2 volumes réédités chez Hat Hut) : Steve Lacy joue en duo avec le pianiste complice et très vieil ami Mal Waldron, avec pour répertoire l'univers monkien, passion commune démesurée des deux hommes réunis ces soirs-là. De Thelonious Monk, un critique a pu dire (dans le livret du célèbre disque de Miles Davis enregistré le soir du 24 décembre 1954, Bag's Groove) que ses chorus pouvaient s'apparenter au jeu d'un gamin lançant une balle contre un mur : les notes rebondissent, mais elles ne retombent jamais vraiment au même endroit à chaque fois.

Avec Mal Waldron, l'espace tridimensionnel se modifie, la sensation fascinante reste néanmoins intacte : ce n'est plus un pan de mur, c'est désormais une table de billard sur laquelle les notes tracent des trajectoires géométriques à la fois libres et encadrées, retrouvant à intervalles réguliers les mêmes cheminements imaginaires. Autour de ses lignes droites poussées, ramifiées à mesure par le pianiste, le jeu de Steve Lacy fait l'impression de larges traînées d'encre, tantôt virevoltantes, tantôt au contraire puissamment lourdes et rageuses. "Hurray For Herbie" sur ce même disque : ces deux manières mêlées jusque dans leur paroxysme enfiévré.

Steve Lacy : le jazz, ville ouverte, un art fendillé par le désir et l'émotion. La musique du saxophoniste a longtemps été la compagne de la compagne du saxophoniste, Irène Aebi. Les interventions de " miss " Lacy ne souffrent guère la suavité sirupeuse que d'autres vocalistes jazz n'ont pourtant pas hésité à prendre pour marque de fabrique de leur art. Et pourtant, sur " Art ", morceau tiré d'un album de 1988, Momentum (paru chez Novus), le groupe du saxophoniste atteint une félicité de délicatesse et de profondeur tissée autour d'un court texte de l'écrivain anglais Herman Melville. L'une des dernières productions du musicien, The Beat Suite, soulignait encore cette passion pour la poésie et pour les mots qui avait poussé le jeune Steve à participer dès les années 1950 à de fameuses bien qu'inégales sessions jazz and poetry associant alors poètes beatniks et musiciens jazzmen en révolte. Une ferveur intellectuelle dans ce milieu de l'avant-garde new-yorkaise que Steve Lacy a cultivée tout au long de son parcours : l'amour du jazz, celui des répertoires (du new orleans à Monk, encore et toujours), celui également des formes futures, une posture douce et aiguë face à la vie.

Mathias Dreyfuss

 

5 disques pris (presque) au hasard :

Steve Lacy/Don Cherry, Evidence, Prestige/New Jazz, 1960 :
Un quartet flamboyant (outre le saxophoniste soprano et le cornettiste, on trouve l'extraordinaire Billy Higgins à la batterie) pour un répertoire alternant compositions de Monk et d'Ellington. Deux sommets : Mystery Song, d'Ellington, que le livret qualifie à juste titre de haunting melody ; San Francisco Holiday, de Monk, où Don Cherry donne la pleine mesure de son talent. Un disque qui entonne une certaine joie de vivre : Something To Live For…

Steve Lacy/Roswell Rudd Quartet, Schooldays, 1963, rééd. chez Hat Hut en 2002.
Un disque longtemps introuvable, toujours sur le répertoire monkien dont S. Lacy et le fougueux tromboniste Roswell Rudd (qui collaborait alors avec Archie Shepp) donnent ici une interprétation oscillant entre new orleans désossé et free plus ou moins cadré. Une trentaine d'années plus tard, les deux leaders ont remis le couvert pour un disque lui aussi très beau : Monk's Dream, paru chez Verve en 2001. Un Brillant Corners anthologique.

Steve Lacy/Mal Waldron, Live At Dreher, 1981, 2x2cds (Hat Hut Records).
Une plongée vertigineuse dans l'atmosphère nocturne d'une musique empathique. Le jeu de Lacy, transformé par les années 1970 et la tentation free, y surgit chargé d'une puissance inédite, tandis que le pianiste retrouve ici le jeu hypnotique des séances mythiques avec Eric Dolphy et Booker Little enregistrées live au Five Spot de New York à l'été 1961.

Steve Lacy Quintet, The Way, (1979), rééd. 2004, 2 cds (Hat Hut Records).
Un bon exemple de la manière âpre et expérimentale des formations du saxophoniste constituées au tournant des années 1970 et 1980, avec notamment Steve Potts, l'alter ego aux saxophones soprano et alto, et le grand batteur Oliver Johnson, dont le corps fut retrouvé sans vie en mars 2002 sur un banc près des Halles à Paris…

Steve Lacy Quintet, The Beat Suite, 2003 (Emarcy/Universal)
Hommage aux poètes de la beat generation : Jack Kerouac, Allen Ginsberg, William Burroughs et d'autres plus secrets. Steve Lacy retrouve ici la bande sonore probablement la plus juste de cette avant-garde new-yorkaise qui ne vivait alors elle-même que par le jazz (et aussi un peu par la drogue et l'alcool, pour faire bonne mesure…).

photo : Mephisto/Chenz


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